mercredi 29 juillet 2026

Pleine Lune sur Bagdad : 1- Bagdad : Fruits secs, vers et vipères

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Pleine Lune sur Bagdad
(Érik Bonnier Éditions, Paris, 2017)

Le 20 mars 2003, par une nuit de pleine lune, les États-Unis d’Amérique, et leurs alliés, déclenchent l’invasion de l’Irak pour renverser le président Saddam Hussein et son régime. Au même moment, de Bagdad à Casablanca, de Gaza, Tunis, Washington à Paris, des destins basculent, des drames se nouent à huis clos. Deux contrebandiers s’enfoncent dans le Najd saoudien, un couple de Koweïtiens se retrouve face à ses démons, des amis récitent des vers dans une vieille demeure de Damas, un chirurgien algérien évoque la guerre, un commando mène un coup de force à Beyrouth tandis qu’un chauffeur de taxi jordanien et ses passagers font une bien étrange rencontre dans le désert irakien…


I- Bagdad

Fruits secs, vers et vipères

Bagdad est blême. Ses toits et terrasses sont couverts par un linceul d’albâtre qui s’unit à la nuit. Dans les eaux lourdes du Tigre, les carpes remontent à la surface, attirées par les faisceaux lumineux qui trouent le ciel et par les reflets de la pleine lune qui s’émiettent tels des perles échappées d’un écrin de velours. Ce n’est pas encore l’aube mais la ville ne dort pas. Ou plutôt, elle ne dort plus. Des explosions retentissent à l’ouest et au sud, là où se dressent quelques palais du tyran. À chaque fracas, un souffle puissant fait trembler le sol et les murs. C’est l’ombre de la guerre, encore une, certainement pas la dernière, qui déploie ses ailes.
Bagdad tremble. Elle regrette ses trois murailles rondes évanouies dans l’obscurité des siècles. Mais à quoi pourraient-elles bien servir face à la vague qui va déferler ? Bagdad s’affole. Elle sent roder le spectre de Houlagou Khan. Impatient de voir déferler ses successeurs, le loup des steppes hume l’odeur du sang et de la peur. Il prend la forme d’une nuée de fils sombres et sillonne en sifflant les rues désertes. Dans les foyers, dans les rares caves et les vieux abris délabrés, des index se tendent et des soupirs ponctuent la profession de foi résignée qui sied à ces instants annonciateurs de malheurs. L’Heure approche et, avec elle, le temps de la Lune fendue, ce signe manifeste de la fin des temps. Nul ne l’ignore parmi les Bagdadis. Tous, ou presque, croyants ou non, implorent la miséricorde du Maître de l’univers ou la protection de la Vierge Marie, meilleure femme de tous les temps.

À l’est de la ville, en bordure de Saddam-City, dans la chambre à coucher d’une petite maison en briques grises, un nouveau-né hurle. Allongé dans une corbeille en feuilles de palmiers, les poings serrés, il projette les pieds vers l’avant, ses yeux noirs prêts à jaillir de leurs orbites. Gamra, sa mère, la trentaine, le corps bien en chair et le visage fin, bondit du lit et manque de se prendre les pieds dans sa robe de tissu rouge. Wathiq, le père qui s’est levé aussi, la rattrape brutalement par le bras.
– Laisse-le pleurer, ordonne-t-il d’une voix caverneuse creusée par le mauvais tabac.
Habillé d’un pantalon de pyjama à rayures et d’un maillot de corps militaire, il semble furieux sans que sa femme ne sache si c’est à cause des explosions ou des pleurs de l’enfant. C’est un homme roux, chétif, presque malingre, au regard intense et dont le visage osseux est barré par une moustache en aiguilles brûlées par la cigarette. Il a quinze ans de plus qu’elle mais en paraît le double.
– Je te dis de le laisser, gronde-t-il alors qu’elle essaie de se dégager.
Gamra obéit. Elle connaît depuis longtemps le pouvoir dévastateur de ses colères. À l’université, comme tous les autres étudiants de sa section, elle vouait déjà un respect craintif à cet ancien officier devenu douktour, docteur en littérature, après sa mise à la retraite. Prompt à s’embraser, il était capable de saccager un bureau, de piétiner des copies ou de se colleter avec plus costaud que lui. Pour un rien. Pour un travail insuffisant, pour une réponse désinvolte, un mot de travers ou une plaisanterie anodine à propos des poètes et de cet art, la poésie, jugé superflu dans un pays affamé par l’embargo. Plus tard, une fois mariés, elle l’a vu faire mordre la poussière à des voisins bruyants ou trop familiers et manquer de les égorger, le corps et l’esprit possédés par une hargne soudaine.
– Ton fils a peur, proteste-t-elle sans hausser le ton. Tout ce fracas lui fait du mal.
– Il doit s’habituer. Plus il entendra les bombes et moins il en aura peur, marmonne Wathiq en ne lâchant pas prise.
La mère réprime un cri de douleur. Elle pense au bleu qu’elle ne pourra cacher au bain et aux réflexions moqueuses des autres femmes. Elle insiste.
– Il est terrorisé ! Ne laisse pas ton aîné pleurer comme un orphelin ! Tu auras tout le temps de lui enseigner la bravoure.
Le père hésite. Le bébé s’étouffe dans ses cris. Une sirène retentit au loin. Dans la rue, on entend des cavalcades et un homme qui crie d’une voix stridente « qassef ! », « qassef ! ». Un bombardement…
– C’est bon, maugrée-t-il en triturant sa moustache. Mais ne va pas m’en faire une mauviette.
– Sois tranquille, dit-elle. Ce sera un grand guerrier, fort et viril, comme tous les hommes de ce pays.
Elle s’assied en tailleur sur une peau de mouton et donne le sein au nourrisson. Wathiq se mord les lèvres en fixant le dos de sa femme. « Fort et viril » se répète-t-il en faisant craquer ses phalanges. Fort, il ne l’a pas toujours été. Mais viril, personne ne peut en douter. « Il y a douze ans, j’ai combattu les Américains et j’ai survécu. Je n’ai fui que parce que les chefs de Bagdad l’ont ordonné », pense-t-il encore. Il s’allonge sur le lit et récite une prière à voix basse.
Gamra reconnaît les versets de L’Aube naissante.
Elle se demande pourquoi il a choisi cette sourate quand de nouvelles explosions la font sursauter. Elle passe alors une main tremblante sur la tête de l’enfant qui tète avec voracité. Elle sait, elle devine, que ce n’est que le début du cauchemar. Les Américains, les Anglais, les Italiens, les Danois, les Espagnols, les Hongrois, les Polonais, les Portugais, les Tchèques – elle les cite tous en les maudissant – mais aussi Saddam et ses sbires sans oublier son époux et ses principes stupides : le monde entier lui semble ligué contre elle et son fils. Elle veut en appeler à l’intercession du Prophète et de son cousin et gendre auprès du Créateur mais les invocations habituelles lui paraissent dérisoires. Son esprit vagabonde et des souvenirs d’enfance lui reviennent. Tous les soirs à la télévision, défilaient des images en noir et blanc, de longues cohortes de prisonniers iraniens avançant pieds nus, mains sur la tête et concédant des sourires crispés à la caméra. Des hommes jeunes, parfois des enfants, tous écrasés par la honte. Suivaient ensuite les gros plans sur les cadavres mutilés de l’ennemi avec leurs nuées de mouches et les positions obscènes des corps empilés.
Gamra continue de caresser le bébé. Elle repense aux sirènes de Bassora et aux rumeurs incessantes qui annonçaient un bombardement à telle ou telle heure, pour telle ou telle occasion.
– Naître dans la peur, murmure-t-elle en s’adressant autant au nourrisson qu’à Wathiq dont elle sent le regard pesant. Grandir, vivre et enfanter dans la peur. La peur, toujours et encore elle… Tout est écrit, mon fils, mais je saurai te protéger.
L’enfant repu, Gamra le redresse, le colle contre sa poitrine et lui tapote doucement le dos. Elle reste de longues minutes à ruminer de sombres pensées, luttant contre l’accablement qui l’envahit. Son regard inspecte la pièce. Large, mais pauvrement meublée, sans décorations aux murs si ce n’est une petite tenture écarlate achetée à des Bédouins de l’ouest. Plusieurs tapis au sol – Wathiq déteste le contact froid du carrelage – une armoire anglaise un peu branlante et, dans un coin, un amas recouvert par une bâche militaire. « Ce vide est le stigmate de ma survie », pense-t-elle en étouffant un sanglot. Dans la rue, la même voix stridente implore les habitants du quartier d’éteindre leurs lumières.
– Il était affamé, dit-elle en se recouchant. Je lui ai mis de la ouate dans les oreilles. Ma mère faisait la même chose.
Dans son panier, le bébé dort les poings toujours serrés. On dirait qu’il sourit.
Le mari a un petit poste de radio collé à l’oreille. Il finit par l’éteindre et le repose d’un geste agacé sur le tabouret qui lui sert de table de chevet.
– La BBC est brouillée mais j’ai entendu l’essentiel, grommelle-t-il. L’attaque a commencé. Ces maudits Américains nous envahissent.
Gamra hausse les épaules.
– La dernière fois, ils se sont arrêtés en route…
Elle a failli rajouter « au mauvais moment ».
Wathiq secoue la tête. Il parle sans un regard pour elle, les yeux fixés au plafond où s’étalent de nombreuses plaques d’humidité.
– Nous allons perdre cette guerre. Les Américains viendront jusqu’à Bagdad pour capturer Saddam et ils le fusilleront ou bien le pendront : c’est écrit. Prends garde à ne pas le répéter. Nos têtes…
Gamra se mord les lèvres. Faire confiance aux Américains ? Oublier 1991 ? Effacer le massacre des siens par la Garde républicaine après la déroute au Koweït ? Là aussi, on annonçait la fin imminente de Saddam. Enrôlés avant l’invasion, ses frères avaient déserté l’armée et rejoint les rebelles. Ce fut une révolte pour rien, sans aide ni soutien malgré les promesses et les encouragements de l’Occident. Une immense tuerie. Des sacrifices inutiles pour que le sang des fosses communes remplace l’eau des marais asséchés. Pour que ses deux frères disparaissent à jamais. Pour que son père, un vétéran décoré de la guerre contre l’Iran mais « géniteur de deux traîtres », soit humilié en place publique et en meure de chagrin. Pour que Saddam reste en place. Pour que l’embargo transforme son peuple en mendiants épuisés par les privations, avilis par les cartes de rationnement. Pour que la vermine envahisse les musées de Bagdad et pour que les livres les plus rares se vendent au poids dans des ruelles crasseuses. Gamra ne peut ni oublier ni pardonner. « Même s’il mange un monstre, le démon reste une créature du diable », se dit-elle attentive à ne pas interrompre Wathiq.
– Les Américains s’installeront chez nous, poursuit ce dernier en allumant une cigarette. Comme les Anglais avant eux, ils imposeront un nouveau despote. Un maître chasse l’autre… Mais seul Allah est vainqueur et un jour viendra où nous serons libres, le buste droit et la tête haute. Je prie chaque jour pour que notre fils ne soit jamais hanté par la peur et les cris d’Abou Ghourayb. Je veux que personne ne l’oblige à dénoncer son frère ou ses voisins. Je ne veux pas qu’il subisse le sort de ses oncles.
Gamra se redresse. Son époux ne lui a jamais parlé ainsi ou, du moins, il n’a jamais parlé de la sorte en sa présence. Elle sent qu’une faille s’ouvre, que les mots qui vont être prononcés compteront à jamais.
– Alors, il va falloir survivre à cette guerre, lance-t-elle en se penchant pour qu’il croise enfin son regard. Le sort de Saddam est peut-être scellé mais pas le nôtre. Survivre, entends-tu ?
Un sourire triste adoucit les traits de Wathiq. À sa femme, il ne sait comment confier ses craintes mais aussi ses espérances. Il est certain que les choses vont changer, qu’un monde s’effondre déjà et il s’est juré d’en tirer profit. Ni pour lui, ni pour sa femme mais pour son fils. L’incendie débusque le gibier…, se répète-t-il souvent, feignant d’oublier que ce feu brûle parfois le chasseur. Il connaît les risques mais se sent capable de vaincre la peur et de tout défier : les bombes, la Sécurité générale, les polices secrètes et leurs mouchards. Fort et viril… En février 1991, n’a-t-il pas survécu à la route du massacre ? N’a-t-il pas gardé sa dignité à l’heure de la débâcle ? Ses frères d’armes et lui avaient été abandonnés par Saddam. Cette fois, Wathiq est décidé à ne rien faire pour Al-Tikriti. Il ne portera aucun fusil, n’écrira aucun poème, ne psalmodiera aucun verset et n’adressera aucune invocation. Il ne se battra pas. Advienne que pourra. Oui, il protégera son fils. Par Dieu, il trouvera le moyen et la force de le faire.
De nouvelles détonations retentissent au loin et le sol tremble encore. Wathiq se dit qu’il va devoir renforcer les bandes de papier collant posées sur les vitres. Il regrette de ne pas avoir eu le temps de creuser lui-même un abri dans le jardinet où poussent de maigres arbustes d’hibiscus. L’esprit en ébullition, il allume une nouvelle cigarette avec un mégot encore incandescent puis récite quelques vers d’une voix mal assurée :

                            Loin, derrière les nuages dont les
                            bouches s’ouvrent sur notre ruelle ignorée,
                            peut-être paraît une lueur, comme un voile,
                            promesse de lumière dans les pesantes ténèbres.

– Nâzik Al-Malâïka ! s’exclame Gamra. La pauvre… Que dirait-elle de tout cela si elle était encore de ce monde ?
– Mais elle vit toujours ! s’indigne Wathiq.
Gamra hoche la tête, étonnée.
– Tu plaisantes ?
– Je t’assure que non. Elle a quitté Koweït depuis longtemps et habite Le Caire. Je sais que plus personne ne parle d’elle dans ce pays mais ce n’est pas une raison pour l’enterrer.
Gamra est décontenancée. Ce matin, alors qu’elle donnait le sein à son fils, des vers d’Al-Malâïka, ceux-là mêmes que sa propre mère aimait à fredonner, se sont imposés à elle. 
« Mama Mama Mama Mama Mamama / la merveille au doux zézaiement cherche un somme / le somme derrière la colline prépare un rêve / le rêve de ses ailes monte jusqu’à l’étoile / l’étoile sur sa lèvre voudrait bien un baiser / le baiser réveillera mon enfant / Mama Mama Mamma… ». Et voilà que Wathiq égrène les mots de cette vieille poétesse qu’il ne cite jamais. Gamra aimerait trouver le sens caché d’une telle coïncidence.
– On dit qu’elle versifie encore, reprend Wathiq qui hésite quelques instants avant de poursuivre. Quand nous avons pris Koweït-City, c’est mon escouade qui devait l’arrêter. Les chefs voulaient qu’elle rentre à Bagdad. Mais elle était déjà partie pour l’Égypte.
– L’arrêter ? s’exclame Gamra. Mon Dieu, mais pourquoi ?
Son trouble est tel qu’elle réalise à peine que c’est la première fois que son mari évoque cette guerre. Cette guerre presque oubliée. Sa guerre.
Wathiq hausse les épaules, tenant la réponse pour évidente.
– Saddam détestait les exilés au Koweït… Je ne pense pas qu’il voulait l’exécuter. Il aurait juste exigé d’elle des louanges et un long poème d’allégeance. Ou peut-être une lecture publique d’un extrait des Longs Jours ou de Zabiba et le Roi.
Gamra se rallonge, amusée par l’allusion à l’hagiographie du président et à son « roman » publié de manière soi-disant anonyme. Elle repense aux séances de lecture collective imposées aux étudiants. Certains affichaient leur morgue goguenarde tandis que d’autres étaient terrorisés à l’idée d’éclater de rire pendant qu’un des leurs s’échinait à glorifier le style du grand auteur anonyme mais connu de tous grâce à une incessante propagande laudatrice.
– Un anonymat, lui-même voulu et décidé par le prestigieux auteur au nom de l’impératif d’humilité qui sied à tout grand homme, murmure Gamra en se souvenant de la formule officielle. Wathiq, qui l’a entendue, éclate de rire en même temps qu’elle.
– L’exceptionnel auteur qui veut rester à l’abri de la renommée mais qu’il est interdit de ne pas connaître et de ne pas admirer, ajoute-t-il gaiement.
– L’inconnu le plus connu et le plus vénéré d’Irak, renchérit Gamra en se disant qu’il y a bien longtemps qu’elle n’a pas partagé pareille complicité avec son mari.
Mais très vite, des pensées dérangeantes chassent cette distraction. Elle repense à l’invasion du Koweït. Elle imagine Wathiq flottant dans un treillis poussiéreux, un béret noir vissé sur sa tête. Elle le voit déambuler dans la maison abandonnée par la poétesse, certainement à la recherche de sa bibliothèque. Elle s’apprête à l’interroger quand de nouvelles explosions se font entendre. Dans la rue, la voix aiguë annonce la fin des temps. Une autre, grave et menaçante, lui enjoint de se taire et de prier pour la victoire finale. Plus loin, au fond de l’impasse, quelqu’un annonce que des Américains ont été faits prisonniers sur les berges du fleuve. Gamra se lève pour vérifier que la fenêtre et ses volets sont bien fermés.
– Ils visent toujours les palais, chuchote-t-elle. S’ils pouvaient nous en débarrasser dès ce soir, la guerre serait vite terminée.
– Ne sois pas naïve, s’irrite Wathiq. Tu sais bien qu’il n’y dort jamais. Ce n’est qu’un message pour lui dire qu’il n’a aucune chance de sauver sa peau. Et même s’ils le tuent cette nuit, ils viendront quand même. C’est tout le pays qui les intéresse : le pétrole, l’eau… D’autres trésors que nous ne connaissons pas. Les Américains ne font jamais rien au hasard. Jamais ! Ils savent des choses que même Saddam ignore…
La plainte d’une sirène de pompiers oblige Gamra à se lever encore. Elle s’assure que le bébé dort bien sur le dos puis se rassied au bord du lit.
– Il va falloir acheter du lait, dit-elle songeuse. Je vais essayer de l’allaiter le plus longtemps possible mais nous devons être prévoyants. Il va y avoir des pénuries.
Wathiq fronce les sourcils. Il préfère éviter la conversation qui s’annonce.
– Combien de boîtes ? demande-t-il néanmoins en écrasant son mégot dans un gros cendrier de verre martelé.
– Autant que possible, répond-elle en appuyant sur chaque mot. Dix, vingt, cent. Tout ce que tu peux trouver. Pas de boîtes turques ou syriennes. Je ne veux pas non plus du lait iranien. Il n’y a pas mieux que les boîtes de la Croix-Rouge.
– Et où en trouver ? proteste l’époux en rallumant une cigarette. Tu me vois frapper à la porte des Suisses et tendre ma carte de rationnement ? Tu veux que je me fasse embarquer ?
– Ce lait se vend au marché noir, s’irrite Gamra. Le vieux Yazid en possède un stock dans son arrière-boutique. Je lui ai parlé. Il accepte de nous garder vingt boîtes jusqu’à la fin de la semaine. Il en exige deux cents dollars mais je pense que tu peux obtenir un rabais.
Wathiq se lève brusquement et fait quelques pas dans la chambre.
– Deux cents dollars ? Crois-tu vraiment que j’aie cette somme ? gronde-t-il en pointant un doigt menaçant sur elle. Ce Yazid n’est pas des nôtres. Il nous méprise. Il passe son temps à épier les gens et à manigancer je ne sais quoi avec l’îlotier du Parti et les Feddayin de Saddam. De toutes les façons, c’est un âne à qui je n’adresserai plus la parole. Je l’ai vu arracher les pages d’un livre pour en faire des cornets pour fruits secs ! Te rends-tu compte ? Déchirer un livre pour des pistaches ! Non, ce chien d’analphabète ne me fera jamais de rabais même si je lui promets de maudire mille fois Ali et ses fils.
– Il t’en fera, réplique Gamra avec un soupçon de rage dans la voix.
Son visage s’est fermé. Son corps qui se ramasse et ses mains crispées la font ressembler à une lutteuse prête à en découdre.
– Il sait qu’il va bientôt avoir besoin d’amis et de protecteurs, poursuit-elle. Crois-moi, il a vu le regard de nos jeunes. Il sait ce qui l’attend. Sa femme et ses enfants sont déjà partis à Ramadi et il sera heureux d’écouler toute sa marchandise et de décamper. Je suis même sûre qu’il acceptera des dinars swissris. Il ira les dépenser chez les Kurdes…
Wathiq a hâte de clore la discussion. Sa femme et lui savent comment trouver l’argent mais il se tait, considérant que c’est à elle d’aborder le sujet. Il attend la demande. Le genou qui ploie, la supplique qui oblige et l’incontournable gratitude qu’engendre la prière exaucée. Gamra, quant à elle, connaît ce jeu qui lui est imposé. Elle aimerait se rebeller. Une fois. Juste une seule fois. Mais une petite voix l’incite à penser à son fils et au lait dont il ne pourra se passer.
Les minutes filent. Tout semble suspendu. Plus aucun bruit ne parvient de l’extérieur et la maison s’installe dans le silence cotonneux qui précède l’aube. Wathiq est assis sur le tabouret et fume cigarette sur cigarette. Gamra ne veut pas s’endormir. Elle sait que la partie se joue maintenant et que, dans quelques heures, il lui faudra déployer encore plus d’énergie pour obtenir ce qu’elle veut.
– Je te demande d’en vendre un ou deux, murmure-t-elle enfin en contenant son amertume. C’est ton fils autant que le mien et je n’ai pas de fortune.
Wathiq opine. Maintenant que la requête a été formulée, il peut l’agréer. Il sait qu’il n’a pas le choix. Personne, pas même un membre de sa tribu, ne lui prêtera l’argent.
– Alors, je vais vendre le Diwan d’Al-Jawâhiri, dit-il d’une voix faible et en fermant les yeux.
– Non ! s’emporte Gamra. Pas ça !
Wathiq fait mine de ne pas l’avoir entendue.
– C’est une édition très rare des années quarante. Je n’ose même pas la faire photocopier parce que je sais que cela attirerait les voleurs. On pourrait nous tuer pour ces volumes. Mais je sais où trouver un acheteur de confiance. Il m’en offrira une belle somme. Nous aurons de quoi tenir quelques mois.
– Je te l’interdis, entends-tu ? hurle presque Gamra. Ce serait un acte honteux ! Vends tout ce que tu veux d’autre !
Wathiq affiche un air détaché. En réalité, il n’a pas l’intention de se séparer de ce recueil. Comment pourrait-il trahir le père de la poésie irakienne moderne ? Ce descendant d’hommes illustres, joyaux de Najaf, cette ville bénie où lui-même est né. Al-Jawâhiri… Chantre de l’Euphrate et arpenteur inspiré des berges du Tigre. L’emblème vivant de l’Irak mais pourtant forcé à l’exil comme Al-Malâïka et tant d’autres. Lui, l’Irakien, le vrai, dont d’insignifiants étrangers, venus du Yémen ou de Syrie, ont osé dénier l’identité en le sommant, telles des hyènes enragées, de retourner en Iran. Al-Jawâhiri, l’âme du peuple d’Irak. Ce peuple qu’il n’a jamais cessé de défendre, se faisant l’écho avisé des mots d’ordre du Parti. Oh, pas le Baas, mais l’autre parti qui comptait aussi, le seul qui aurait dû compter. Celui des poings levés, du marteau, de la faucille et de la longue bataille menée au nom de l’Histoire.
Wathiq serre les dents. Il cherche dans sa mémoire des vers qui refusent d’affleurer. La seule chose qui lui vient à l’esprit est cette question jadis posée, après moult précautions, par un vieil ami de Najaf : « Comment l’Irak a-t-il pu produire à la fois un Al-Jawâhiri et un Saddam ? ». Wathiq n’a pas trouvé de réponse. Aujourd’hui encore, il en serait bien incapable.
– Te souviens-tu de quelques vers de La Berceuse ? demande-il soudain d’une voix épaisse à Gamra.
Celle-ci, bien que prise au dépourvu, répond presque aussitôt :
                                Dormez, gens affamés, dormez
                                Les dieux féconds veillent sur vous
                                Dormez, si l’éveil ne vous rassasie point
                                Alors, le sommeil vous comblera
– Bravo à toi ! Je ne vendrai donc pas le Dîwan, lance le mari avec un sourire ironique.
Il sait depuis la naissance de l’enfant qu’il devra sacrifier d’autres ouvrages. Le céder réellement, pas juste le photocopier en liasses pour en tirer quelques milliers de dinars glanés un vendredi matin sur un étal désordonné et poussiéreux de la rue Al-Moutanabi.
Il sait que la seule solution est de se séparer à jamais d’un livre et d’abandonner une part de lui-même et de ce qui lui reste de son père et des pères de ses pères. Vendre un livre, de la main à la main : un déchirement, une blessure inguérissable… Vendre et perdre de sa dignité, de son honneur. Se dire que l’on attente à son pays, que l’on dilue et souille ce qui est et qui devrait rester à jamais. Vendre un livre pour manger. Pour survivre. Céder la vieille édition de Kitâb Al-Hayawân d’Al-Jâhiz pour payer la clinique de Gamra. Sacrifier tous les volumes de Lisân Al-‘Arab, une vieille collection libanaise, enluminée et très rare, pour refaire une partie du toit ou pour payer, en partie seulement, le mariage d’un frère ou d’un proche cousin… Comme à chaque fois qu’il se retrouve dans cette situation, Wathiq fait appel au Très Miséricordieux pour lui en donner la force. Pour l’empêcher de hurler sa rage et de maudire à la fois Saddam et ses fils, les Américains et leur embargo, leur injustice et leurs guerres, sans oublier les autres peuples arabes si indifférents aux souffrances de l’Irak.
Gamra se tait. Elle connaît les lamentations silencieuses de son mari. Elle connaît ce discours intérieur dont elle souffrait, il y a peu encore, les éclats et les morsures. Elle sait aussi qu’elle doit insister, qu’elle doit l’obliger à prendre la décision. À choisir le livre qui devra être sacrifié.
– Un jour les choses changeront, finit-elle par dire. Tu pourras en acheter d’autres et les donner à tes fils qui les transmettront aux enfants de leurs enfants.
– Peut-être, soupire Wathiq. Mais il y en a que je ne retrouverai jamais. J’ai vendu Talkhîs Bârîz d’Al-Tahtâwî. C’était une édition bilingue, en arabe et en turc, de la fin du dix-neuvième siècle. Elle était annotée par mon arrière-grand-père. Il utilisait l’encre verte pour dire son admiration et la noire pour signifier un désaccord ou son incompréhension. Du vert et du noir. Qui est capable de cela aujourd’hui ? Annoter un livre… Page après page… Et j’ai cédé cette merveille au Consul d’Égypte pour deux mille dollars. Une bêtise…
Gamra le dévisage avec un mélange de curiosité et d’irritation.
– Tu veux dire que tu aurais pu en obtenir plus ?
– Mais bien sûr ! Ce mangeur de fèves l’a revendu dix fois son prix. Vingt mille dollars…
Gamra n’en croit pas ses oreilles.
– Mais qui a payé une telle somme ?
Wathiq a un geste de mépris. Il pense même cracher dans le cendrier mais se retient en laissant échapper un juron.
– Un homme d’affaires du Qatar ou d’Abou Dhabi, je ne sais plus. Il paraît que c’est un grand collectionneur. Il posséderait plus de cinquante mille livres anciens. On m’a parlé d’un Coran vieux de plusieurs siècles qu’une famille de Mossoul a fini par lui vendre pour s’installer en Allemagne. Du cuir de Koufa pour la couverture, du papier de Khorasan à l’intérieur et la calligraphie d’un lettré de Bassora. Voilà notre monde : des pêcheurs de perles pillent notre héritage. J’espère qu’ils finiront comme Al-Jâhiz, ensevelis sous leurs bibliothèques ! Vingt mille dollars…
Gamra n’en peut plus. La fatigue, le sommeil, mais aussi la peur, lui font perdre patience.
– Si j’avais des bijoux, je les vendrais, dit-elle en haussant le ton. Si j’avais un riche parent, j’irais me jeter à ses pieds.
Wathiq agite ses deux mains pour signifier que ce n’est pas ce qu’il souhaite. Il abandonne son tabouret et se dirige d’un pas traînant vers l’extrémité de la pièce. Après quelques instants d’hésitation, il tire la bâche puis s’accroupit avec peine pour ouvrir une vieille cantine couleur kaki dont il fait grincer les ridelles.
– Je pourrais vendre celui-ci, lâche-t-il d’une voix chevrotante en brandissant un livre relié en cuir sombre.
– Je n’arrive pas à lire le titre ! s’irrite Gamra restée assise sur le lit.
Wathiq lui lance un regard étonné. Elle ne lui parle jamais sur ce ton. « La guerre, peut-être », se dit-il.
– C’est une compilation des premiers poèmes de Badr Châker As-Sayyâb. Un livre très rare. On m’en a proposé cinq cents dollars. Je suis sûr que je peux en obtenir le double ou même le triple.
Gamra se détend. Elle inspire puis récite d’un trait :
                Le poète est ainsi à l’heure où jaillit le poème
                Il ne le voit pas battre son rythme d’éternité
                Il détruira ce qu’il aura bâti
                Il éparpillera les pierres de son édifice,
                puis les enfouira sous la cendre du silence et du repos.
Wathiq hoche la tête d’un air satisfait. Il secoue le livre et une feuille de papier, pliée en deux, tombe à ses pieds. Il s’en saisit avec lenteur. Sa main tremble quand il en parcourt les premières lignes. C’est une copie d’examen aux lettres minuscules écrites à l’encre turquoise. Wathiq la lit à voix basse mais de façon à être entendu par Gamra :

« Propos liminaire pour un manifeste poétique dédié à l’incomparable Badr Châker As-Sayyâb :

Par les vers du poète.
Par la puissance des mots et du verbe.
Par les femmes et les hommes. Par le fleuve et le village. Par la palmeraie et l’argile. Par la colline et la lumière. Par la montagne et le marais. Par le désert et la rocaille…
Il est une vérité que tout lettré honnête se doit de rétablir. L’Irak, notre Irak, celui d’aujourd’hui et celui de demain, n’est pas la création des Abbassides, des Ottomans ou des Anglais et encore moins celle des Américains. Il est la vision du poète qui a su le définir et en dessiner les contours. Notre patrie n’est pas la fille de révolutionnaires en uniformes ni de comploteurs en costumes. C’est le poète et lui seul qui l’a engendrée.
Par le poète et ses vers.
Par les saintes processions, par la croix, le croissant, l’étoile et l’âtre. Par les ruines et les pas du patriarche.
C’est le poète, et lui seul, qui a donné corps à notre nation en la révélant à notre peuple. Mais le poète a trahi et s’est condamné au silence. Il a célébré le parti, les quintaux de blé et la supposée révolution. Il a chanté les louanges des uns et ladite gloire des autres. Mais par l’exilé qui n’oublie rien et par l’emmuré qui ne cesse de versifier, le poète revient à lui-même et toujours préfère l’ombre créatrice à la gloire empoisonnée.
Par les bras usés du père.
Par la mère drapée de noir.
Nous devons écouter Badr Châker As-Sayyâb quand il nous abjure de ne pas renier les bienfaits de l’Irak. Oui, le vent nous crie Irak et la vague gémit Irak. Notre chance est d’habiter le meilleur parmi les eaux et la verdure, cette terre bénie que le soleil, lumière de Dieu, inonde été comme hiver. Non, nous ne devons pas oublier l’Irak pour un autre ! Ce pays est un paradis. Craignons la vipère qui glissera sur sa terre fraîche. Et faisons des mots du poète une incantation sacrée car seule la poésie libère l’âme et vainc les vipères. »

Wathiq replie la feuille en hochant la tête d’admiration. Il accorde un bref regard à Gamra qui reste sans voix. Elle se souvient de cette copie, la sienne, et de ces lignes écrites dans une exaltation extrême, durant un jeûne de plusieurs jours. Une exaltation de celles que l’on vit à vingt ans quand on est persuadé d’avoir trouvé sa voie et que l’on se dit qu’un chemin vient de s’ouvrir, fût-il celui des déboires et des persécutions.
Mais il ne s’était rien passé. Ni convocation ni réprimandes. Wathiq, alors son professeur, avait prétendu avoir perdu les copies et il avait noté d’autres travaux. Effrayée a posteriori par son audace, Gamra s’était dépêchée de rejoindre le terne anonymat qui caractérisait les étudiants sans but ni idéal. Elle était restée dans la lumière rassurante et avait tourné le dos à l’ombre créatrice.
– Cette copie aurait pu changer ma vie, dit-elle enfin en essayant de contrôler sa voix. Malgré sa colère, elle n’oublie pas les boîtes de lait du vieux Yazid.
– Tu ne serais pas mère à cet instant, réplique Wathiq d’un air détaché, un trait méprisant dessiné sous sa moustache. « Je ne pouvais pas remettre cette copie au rectorat. Quelqu’un aurait alerté les autorités et tu aurais disparu. Comment alors demander ta main ? Je cherchais une compagne pas une martyre.
Puis, alors que Gamra reste figée, il poursuit en brandissant le recueil d’As-Sayyâb.
– Il y a même une dédicace en l’honneur de l’ancien propriétaire. Cela augmente sa valeur.
– Ce livre, l’as-tu pris dans la bibliothèque d’Al-Malâïka ? interroge alors l’épouse d’une voix glaciale.
Le visage de Wathiq se ferme. Il va pour crier mais se ravise en haussant les épaules. Pourquoi se justifierait-il ? Et pourquoi maintenant ? À cause de la guerre qui vient de commencer ? À cause de ces bombes que l’on n’entend plus exploser. Il continue à fouiller dans la malle, déplaçant un volume, caressant un autre. Ce qu’il a fait là-bas ne regarde personne. Non, il n’a pris aucun livre à la poétesse. Quand les bérets rouges ont pillé la villa, emportant avec eux toute la bibliothèque, il les a regardés faire sans protester, sans même essayer de se servir. Non, il n’a rien volé. Ou si peu. Le feu débusque le gibier… Cette phrase, il ne la prononçait pas à l’époque, croyant encore aux discours de Saddam sur la grandeur de l’Irak et la noblesse de cœur de ses enfants. Voler des livres ? Jamais. Surtout après une si belle victoire. L’heure était à l’euphorie. L’Irak régnait sur le Koweït. Il allait dominer le Golfe, faire ployer le genou des émirs et des roitelets flatulents.
Non, il n’a pris aucun livre. Par contre, les lettres, oui. Et de l’argent aussi. Oh, si peu d’argent. Deux cents dollars américains trouvés dans un tiroir. Les lettres, elles, avaient bien plus de valeur. Une correspondance entre Al-Malâïka et As-Sayyâb. Un trésor littéraire. Deux Irakiens, deux poètes qui s’écrivent et qui s’encouragent mutuellement. Deux artistes qui évoquent leur art avec modestie et détachement. Ah, ces lettres, source de réconfort pendant la fuite vers le nord. Lues et relues pour oublier l’abandon et la désinvolture. Les chasseurs américains mitraillaient la route semant des dizaines de morts à chaque passage. Une colonne de fourmis écrasée par des géants… La mort tombait du ciel, au hasard de leurs caprices. Une bombe ici mais pas là. Une compagnie décimée, l’autre épargnée. Sans que personne ne comprenne de quelle logique cela procédait. Ces lettres… Lues et relues dans un fossé puant la mort, à quelques mètres des carcasses de chars encore fumantes. Ces lettres déchirées dans un accès de rage et de folie. Ces lettres éparpillées aux mille vents de la défaite avec la conviction de ne jamais être capable d’en écrire d’aussi belles. Avec la certitude définitive de vivre dans un monde de folies et de trahisons qui ne voulait pas d’une telle beauté.
Non, il n’a pas volé les livres de la poétesse. Que sont-ils devenus ? Peut-être vendus à un riche collectionneur du Golfe. Ou bien encore, certainement même, effeuillés au fil du temps par un quelconque Yazid, vendeur de pistaches et d’amandes grillées. Quant à l’argent… Deux cents dollars en billets de dix, usés et poisseux, vite dépensés, vite oubliés. Wathiq ne veut pas y repenser. Il entend oublier la honte de ce chapardage indigne de l’officier qu’il était. Du lettré qu’il a toujours prétendu être. Et là, maintenant, cette méchante allusion sortie de la bouche de la mère de son fils…
– Je n’ai volé aucun livre, dit enfin Wathiq sans même regarder sa femme. Tu viens de m’offenser. Je ne te punirai pas parce que l’heure est grave mais ne recommence plus jamais. Insinue encore une fois que je suis un voleur de livres et je te tue.
Gamra encaisse sans broncher. Elle espérait une confession. Un récit. À l’heure où la mort rôde, les hommes ne sont-ils pas supposés se raconter ? Elle en veut à Wathiq. Tous ses griefs se mélangent et fondent en une seule rancœur. Cette menace… Ce lait qu’il ne veut pas acheter. Ce livre qu’il aurait pu vendre bien plus cher. Cette copie jamais notée gardée au fond d’une malle comme on enterre un trésor ou comme on cache un cadavre. Les silences et les secrets de son époux. Ce qu’il a fait de l’autre côté de la frontière. Les vraies raisons de sa mise à la retraite et celle de son entrée à l’université.
Un militaire colérique et violent qui enseigne la poésie… Que d’histoires invérifiables a-t-elle pu entendre à son sujet…
Mais la vision de son mari qui continue de farfouiller dans la malle finit par la calmer. Il lui paraît si vulnérable. Si vieux… Elle se dit qu’il ne verra pas son fils grandir.
– Vends ce que tu veux, lance-t-elle. Mais fais vite avant que le chaos ne s’installe.
Wathiq secoue la tête d’un air buté et lui fait signe de le rejoindre.
– Voici notre avenir, chuchote-t-il alors qu’elle s’agenouille à ses côtés.
Il tient avec précaution quelques feuillets manuscrits et un paquet de revues ficelées.
– Du vieux papier ? De journaux jaunis ? s’étonne Gamra.
Il fait un geste pour l’interrompre.
– Un trésor rare, s’enthousiasme-t-il. Ce vieux papier, c’est du Khorasan. Il date de plusieurs siècles. Ce sont des extraits du premier volume de Kitâb Al-Aghâni. Les collectionneurs du monde entier en paieront des milliers de dollars. Et ces vieux journaux, comme tu dis, sont la collection complète d’Al-Hassid.
– La revue littéraire des années trente ? s’exclame Gamra. Mais c’est interdit d’avoir ça !
Wathiq éclate de rire.
– C’est ce qui lui donne de la valeur. Il y a des articles d’Anwar Shaoul, de Mourad Mikhael ou de Meir Basri. Cette collection ne vaut plus rien ici mais je suis sûr qu’une université américaine ou même israélienne en donnera un bon prix. Cela fera beaucoup de lait et de vêtements pour ton fils...
Gamra est saisie par un soudain sentiment d’oppression.
– Wathiq, murmure-t-elle. Je sais que ce pays est un piège mais je ne veux pas que nous le quittions…
Son mari la regarde, étonné.
– Mais qui te parle de partir ? Nous resterons ici. Nous n’échangerons rien contre l’Irak. Demain ou dans une semaine, une bombe nous pulvérisera peut-être dans cette maison. Yazid ou un autre vendeur de fruits secs viendra enjamber nos cadavres pour récupérer le papier qui n’aura pas brûlé. Si c’est ce qui est écrit alors que ce qui doit arriver arrive. Mais nous resterons dans ce pays malgré les vipères qui vont déferler. Nous devons rester car, comme tu l’as écrit, seule…
Gamra l’interrompt d’un geste brutal. Cette phrase, c’est la sienne. C’est à elle, et à elle seule, de la prononcer comme on psalmodie une prière sacrée :
– Car seule la poésie vainc les vipères, murmure-t-elle en regardant le bébé qui dort.
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mardi 17 mars 2020

Les Papillons (Tunis)

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Pleine Lune sur Bagdad
Les Papillons (Tunis)
(Toutes les nouvelles du recueil se déroulent la même nuit, celle du 20 mars 2003, veille de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et leurs alliés)
C’est une nuit de Tunis identique aux autres. Froide et lustrée comme il sied en cette période de l’année. Lugubre aussi, malgré la pleine lune, car le ramadan et ses festivités sont encore loin. La petite venelle adjacente à la rue de Marseille est sombre et silencieuse. Quelques chats téméraires se partagent le contenu d’une benne à ordure mais il arrive que leur festin soit dérangé par de gros rats bien décidés à montrer qui est le vrai maître des lieux. Si la majorité des habitants du quartier dort de son plus profond sommeil, ce n’est pas le cas de trois d’entre eux. Ils sont installés dans le sous-sol d’un vieil immeuble décati dont la gloire remonte aux années 1940. Gommons très vite l’idée sordide que l’on pourrait se faire d’un tel endroit et imaginons une pièce en longueur, plutôt propre, du moins sans trop de poussière, parfumée à l’encens bon marché, avec de gros tapis multicolores, des matelas en mousse jaune, une petite table basse ronde et des veilleuses assurant un éclairage discret mais suffisant pour atténuer la pénombre.
Celui qui a récupéré la vieille buanderie pour la transformer en annexe privée s’appelle Mehrez. C’est un quadragénaire de petite taille, sec et nerveux, aux veines saillantes et à la moustache poivre et sel. Il y a quelques années, Moulka, sa femme, lui a interdit de recevoir ses amis à la maison. « Ni pour le football, ni pour les dominos ni pour la boukha et encore moins pour le whisky. Vous n’avez qu’à vous saouler ailleurs », a-t-elle décidé au lendemain d’une soirée restée dans toutes les mémoires du quartier. Deux des invités de Mehrez, deux fonctionnaires de la dakhiliya, le ministère de l’Intérieur, s’étaient empoignés comme de vulgaires voyous du quartier des Kurdes, l’un hurlant son amour pour le Club Africain et l’autre jurant fidélité éternelle à l’Espérance de Tunis avant de vomir sur le nouveau canapé acheté à crédit dans un magasin du Kram. Il avait fallu appeler les voisins pour les séparer et ramener l’ordre dans la maison.
L’interdiction des libations prononcée par son épouse étant irrévocable, Mehrez a alors annexé la buanderie et l’a transformée en salon souterrain. Un acte illégal au regard de la loi mais rendu possible grâce à sa position de membre et de représentant local du hezb, le parti, autrement dit le Rassemblement constitutionnel démocratique, ou RCD, que l’on appellera par son petit nom de Tajamou’. Osons à ce niveau du récit une petite réflexion linguistique. Mehrez est, entre autres, ce que l’on pourrait appeler un qawwad du Parti, autrement dit quelqu’un dont la mission peut l’amener à répéter les faits et gestes des uns et des autres aux multiples autorités compétentes. Mais, entendons-nous bien. Ce terme doit être compris dans sa signification tunisienne, ou nord-tunisienne, autrement dit plutôt acceptable pour les oreilles chastes et celles des enfants. Il ne faut surtout pas le prendre dans ses versions du sud du pays ou encore algérienne, voire marocaine, lesquelles outragent aux bonnes mœurs et obligent celui qui en reçoit l’appellation à en subir la honte ou, au nom de l’honneur, à brandir un couteau à cran d’arrêt. En résumé, en bon « rcdiste », Mehrez a donc pu s’approprier la buanderie en priant ses voisins d’aller laver leur linge ailleurs. Les concernés, on s’en doute, n’ont pas osé protester, espérant avoir un jour l’occasion de médire et de se plaindre auprès de plus puissant que lui.
Cette nuit, le qawwad est inquiet. Monçof et Khaled, ses deux compagnons de beuverie sont déjà bien imbibés et ils multiplient les toasts les plus farfelus. Si l’un lève sa bouteille à la santé d’Oussama Ben Laden et de Saddam Hussein, l’autre renchérit en rendant hommage à Madonna, à Monica Lewinsky et Anna Nigrasse. Jusque-là, rien de bien grave. Mais voici que l’un d’eux crie « À la santé de Chirac ! Un homme, un vrai ! » et son compère réplique par un strident « À notre président ! Un flic, un vrai !». Certes, cette cave où ils sont réunis depuis le milieu de la soirée n’a ni fenêtre ni soupirail mais Mehrez connaît bien la vérité absolue du pays : la terre et le sous-sol sont comme les murs, ils ont des oreilles.
– Vive le fonds de solidarité ! Vive le 21-21! hurle encore Khaled qui a posé son dos contre le petit bain d’huile qui chauffe la pièce tant bien que mal. « Vive Leïla et ses frères ! À bas les zones d’ombre, vive l’électricité, vive l’eau, vive la RAI uno et longue vie à lui », surenchérit Monçof en pointant un index incertain vers un portrait accroché au mur. C’est celui du président Zine el Abidine Ben Ali qui apparaît en djellaba couleur de sable avec aux pieds des chaussettes et des babouches blanches.
– Vos gueules, gronde Mehrez. Si vous ne la fermez pas, je vous mets dehors et j’appelle le guet !
– Ça va, ça va ! On va se taire mais allume la radio, ça nous distraira, soupire Khaled.
C’est un quinquagénaire au front dégarni et à l’embonpoint emblématique des grands buveurs de bière. Son visage blanc, un peu couperosé, contraste avec les deux cernes sombres qui font ressortir ses yeux globuleux. Mehrez s’exécute en tournant le bouton d’un vieux transistor à grandes ondes. Il n’aime pas beaucoup fréquenter Khaled dont la réputation d’avocat indiscipliné pourrait lui nuire mais, ce soir, celui qui est aussi son voisin de palier a droit à quelques égards puisqu’il offre le lablabi, une soupe de pois-chiches, le pain blanc italien et les deux bouteilles de liqueur de gentiane posées à leurs pieds. Ajoutons aussi, mais les lecteurs les plus avertis en matière d’univers peuplés de sycophantes l’auront certainement deviné, que Mehrez a bien l’intention d’extirper quelques informations à l’avocat afin de les transmettre à qui de droit.
– Je veux écouter RMC Moyen-Orient ou RFI, ordonne de son côté Monçof qui, des trois est le plus déterminé à s’enivrer. La trentaine bien entamée, brun, de taille moyenne et déjà trop corpulent pour son âge, il a les yeux bilieux et les cheveux coupés à ras car sa tignasse crépue le complexe un peu. La joue et le double menton toujours luisants, c’est l’homme à tout faire de Mehrez. C’est lui qui lui rapporte les ragots du quartier et c’est lui aussi qui se charge d’espionner celles et ceux que Mehrez soupçonne de franchir les lignes rouges et jaunes que tous connaissent mais qui ne sont peintes nulle part si ce n’est dans les esprits des habitants de la ville et du pays.
Sur RFI, une voix grave annonce que Bagdad est bombardé. Elle ne donne que très peu de détails mais le journaliste estime que l’invasion américaine a certainement commencé. Khaled est le premier à réagir en levant son verre.
– Que Dieu damne les Américains et leurs caniches anglais, rugit-il. Et qu’il veille sur nos vaillants soldats tunisiens qui vont se battre aux côtés des Irakiens. Mort aux lâches et aux pisseuses !
Tandis que le visage de Mehrez se ferme, celui de Monçof affiche la surprise.
– On va se battre contre les Américains ? Tu en es sûr ? Mais c’est de la folie !
Khaled ne lui répond pas. Les yeux dans le vague il avale un nouveau verre d’un trait et s’en verse un autre dans la foulée. Les mâchoires serrées, Mehrez se lève avec difficulté puis titube vers l’entrée de la cave. Il ouvre brutalement la porte, sort de sa poche un stylo-lampe et balaye l’obscurité de l’escalier avec le minuscule rayon de lumière avant de refermer avec une même violence.
– Tu n’es qu’un imbécile, lance-t-il à Monçof en se rasseyant. Il se moque de toi. Aucun gouvernement arabe, et certainement pas le nôtre, ne soutiendra Saddam et personne ne lui enverra des troupes. Les Irakiens sont aussi seuls que tu ne l’es dans ton lit, pauvre idiot.
– Peut-être, mais il y a les volontaires arabes à Bagdad, pouffe Khaled bien décidé à provoquer son voisin. Tiens, mon petit Monçof, si tu vas te battre en Irak et que tu en reviens vivant, notre gouvernement t’offrira un congélateur et une chambre à coucher avec facilités de paiement sur vingt ans. Avec un peu de chance, tu auras même droit à la photo dédicacée de la coiffeuse en bikini...
C’en est trop pour Mehrez qui coupe la radio et jette des épluchures de clémentine sur Khaled.
– Tu fermes ta gueule ou tu dégages ! Je ne te le répéterai pas. On boit et on s’occupe de nos affaires. L’Irak, ça ne nous regarde pas.
Khaled hausse les épaules. Il aimerait bien rabattre le caquet de Mehrez mais il n’y a pas meilleur endroit que sa cave pour boire tranquille. Il ferme les yeux et laisse ses pensées vagabonder. Sans surprise, elles le mènent quelques étages plus haut, dans un trois-pièces propret où sa femme dort et où n’ont jamais résonné voix ou cavalcades d’enfant. C’est la faute de Khaled, disent parents, amis et voisins. C’est lui qui est stérile, sinon il « l’aurait divorcée » depuis longtemps, ajoutent-ils en baissant la voix. Erreur, aimerait-il leur crier. C’est elle qui ne peut avoir d’enfants et c’est elle qui, aujourd’hui, ne veut plus de moi, qui dis que je la dégoûte, que ma lâcheté l’insupporte, que je n’ai plus rien de l’homme qu’elle a jadis connu. Elle veut divorcer mais elle n’insiste pas parce qu’elle sait que je n’ai pas les moyens de partir. D’ailleurs, je n’ai aucun moyen. Je n’ai rien. Je ne suis plus rien. J’aurais pu être mais quelque chose, quelque part, a mal fonctionné. Je ne suis qu’un avocat marron dont la seule fierté est de ne pas avoir adhéré à ce parti d’imbéciles et de larves. Un pauvre gars qui doit boire avec ces deux abrutis pour oublier ce qu’il est devenu.
L’image de sa femme seule dans un lit qui lui est interdit insupporte Khaled et il se lève avec difficulté.
– Tu t’en vas ? l’interroge Mehrez avec une pointe de soulagement dans le regard.
– Certainement pas, répond Khaled d’une voix pâteuse. Je vais inspecter les publications au mur. Qu’avons-nous là ? Un portrait du président ? Très bien. Tu as 1 000 points de plus dans le classement interne du Parti. Et ça, c’est quoi ? Un tract ?
– C’est un poème, idiot, s’emporte Mehrez qui craint une nouvelle provocation. Il se souvient que l’avocat a déjà dessiné un sexe masculin sur un portrait du président l’obligeant à brûler l’image et à en disperser les cendres en plusieurs poubelles du quartier.
Mehrez se penche sur une feuille blanche encadrée où des mots en arabe ont été calligraphiés avec de belles lettres cursives. Il déchiffre avec peine la première phrase mais très vite son visage s’illumine.
Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, murmure-t-il...
Force est pour le destin de répondre, l’interrompt Mehrez avant de poursuivre en chœur avec Monçof :
Force est pour les ténèbres de se dissiper...
Force est pour les chaînes de se briser, conclut Khaled avec une moue dubitative.
Il se retourne vers ses deux compagnons puis éclate de rire.
– Mehrez, tu m’étonnes ! Ces vers subversifs, chez toi ?
L’autre se braque. Son visage blêmit.
– Lâche-moi, ce n’est qu’une poésie, se défend-il. Tous les écoliers l’apprennent. Le président lui-même la cite sou-vent dans ses discours...
Khaled hoche la tête et fait signe qu’il ne cherche pas la dispute. Il s’affale sur son matelas et ferme les yeux. Les vers d’Aboul Qasim Echebbi le ramènent à sa femme.
Blottis dans notre nid, teint de la couleur des roses, nous entonnons les versets de l’amour, en l’honneur de la jeunesse heureuse, murmure-t-il avec des trémolos dans la voix.
– C’est de qui ? interroge Mehrez toujours sur ses gardes.
– Toujours le même, Aboul Qasim Echebbi, grommelle Khaled les yeux encore fermés. Non seulement tu es un rcdiste mais tu es aussi un ignare.
Des sanglots le font sursauter. C’est Monçof qui pleure et hoquette en même temps. Le lecteur peut penser qu’il s’agit là de l’habituel comportement de quelqu’un qui a l’alcool triste. Il n’aura pas tort mais il ne s’agit là que d’une explication secondaire. En réalité, Monçof vient de rompre ses fiançailles et les vers prononcés par Khaled lui ont brutalement rappelé son infortune. Quant à la cause de la rupture, laissons Mehrez la narrer à Khaled puisqu’il en a été l’un des protagonistes.
– Il y a un an Monçof m’a annoncé qu’il se fiançait avec une fille du Menzah V, explique-t-il à l’avocat qui est surpris et vaguement incommodé par l’avalanche de larmes de l’ex-fiancé éploré. Je l’ai félicité et je lui ai dit qu’il pourrait compter sur moi pour le mariage.
– Elle est si belle, sanglote encore Monçof.
– Le problème, c’est que des gens influents sont venus me trouver il y a un mois, poursuit Mehrez en redressant le torse et en revissant le bouchon métallique d’une bouteille. Ils m’ont expliqué que cette fille a trahi la confiance de Monçof et qu’il était inconcevable qu’il se marie avec elle.
– Tu veux dire qu’elle a zikziké ailleurs ? interroge Khaled en se versant un nouveau verre.
Prie pour le Prophète et ne dis pas n’importe quoi, s’impatiente Mehrez. Laisse-moi terminer mon histoire avant de débiter tes bêtises. Il ne s’agit pas de ça. Mes contacts m’ont confirmé que cette fille n’est pas l’une de ces putains qui arrivent au mariage sans être vierges ou qui ont la sortie de secours défoncée. Ça aurait pu être un très beau parti mais cette idiote fait de la politique. Et comme elle est diplômée d’HEC, le nôtre, pas celui des Français, elle milite pour le parti libéral.
Khaled repose son verre d’étonnement. Il devine la suite de l’histoire mais ne veut pas encore y croire.
– Et alors ? C’est un parti autorisé, non ?
L’avocat connaît quelques membres de cette formation politique appartenant à la confrérie tolérée des zéro-virgule, c’est-à-dire leur score électoral habituel, et dont certains membres ne justifient leur modeste agitation militante que par l’immense souhait et la noble ambition politique, certainement désintéressée, de faire réélire à l’infini le bien-aimé président Ben Ali.
– Un parti d’opposition, est un parti d’opposition, assène Mehrez d’un ton solennel. Soit tu es pour le président soit tu es contre lui.
– Je ne sais même pas ce que libéral veut dire, gémit Monçof en reniflant.
Il craint le jugement de Khaled. Il sait que ce dernier peut raconter cette histoire à d’autres compagnons de beuverie. Il n’a pas envie de devenir l’objet de moqueries dans les débits à bière de l’avenue de la liberté.
– Je comprends, dit enfin l’avocat en fixant Monçof d’un air goguenard. Et donc, tu es allé trouver ta Lola en lui reprochant de ne pas avoir sa carte au Tajamou’, le ton est monté et te voilà de nouveau célibataire !
– Ça ne s’est pas vraiment passé comme ça, murmure l’autre en baissant la tête.
– On s’est inspiré de l’un de tes exploits pour le sortir de là, triomphe alors Mehrez, persuadé de tenir sa revanche contre les provocations de son voisin. Te souviens-tu de ce que tu m’as raconté à propos de ton ami d’enfance, le communiste ? Eh bien, on a appliqué la même méthode. Monçof a invité la belle au restaurant. Il s’est conduit comme un mufle et il l’a giflée. Le lendemain, le père de la fille a vu celui de Monçof pour lui signifier que l’union n’était pas écrite. Simple comme bonjour. Monçof n’a plus rien à craindre des services. Il finira par trouver une fille honnête.
Khaled ne bronche pas. Il ne se souvient pas avoir raconté son histoire à Mehrez. Comment a-t-il pu se laisser aller à une telle confidence ? L’histoire en question s’est passée quelques mois après l’arrivée de Ben Ali au pouvoir. Les naïfs croyaient alors au printemps. Lui aussi, d’ailleurs. Il débutait à peine dans la profession. Les flics l’avaient embarqué à la sortie d’un bar et leurs ordres étaient formels. Il devait rapporter tous les propos de son ami du Parti des ouvriers y compris les plus anodins. Après quelques jours de réflexion, Khaled avait trouvé la seule solution possible. Tout raconter à son ami était dangereux. Ne pas obéir aux ordres, l’était encore plus. Alors, un samedi soir, dans un bar de la rue de Madrid, sans crier gare, il avait fracassé une bouteille de bière sur le crâne de son ami. Bagarre, insultes et rupture définitive avaient suivi. Dispute à cause du football et d’une femme s’était justifié Khaled devant les flics qui avaient gobé l’histoire. Fin des problèmes. Fin d’une belle amitié. Et une conscience ébranlée.
– C’est une bonne chose pour toi, finit par dire l’avocat à Monçof. Tu fais une double économie. Tu évites les dépenses du mariage et celles du divorce.
Un silence s’installe dans la cave à peine troublée par le bruit des déglutitions et des tintements de verres et de bouteilles. La tête lourde, Monçof suit du regard le vol chaotique d’une nuée de papillons à moitié brûlés par les veilleuses. L’un des insectes, mû peut-être par un improbable instinct de survie s’éloigne des lampes et se rapproche des trois hommes. Sans réfléchir, Monçof essaie de le happer mais Khaled est le plus rapide. Il emprisonne le papillon dans sa paume, le secoue en riant puis le projette violemment sur la table. Il arrache ensuite ce qui lui reste d’ailes avec l’ongle du petit doigt.
– C’est un péché, s’indigne Monçof tandis que Mehrez détourne les yeux. Tu n’as pas le droit d’être cruel ainsi. C’est une créature de Dieu.
– Je nous rends service, répond Khaled en haussant les épaules. Cette bestiole est un informateur. Elle a des micros cachés sous ses ailes. Je n’aime pas les mouchards qui épient les gens dans leur intimité. Et puis, j’ai offert une mort différente à ce papillon. Au paradis, quand ses amis lui demanderont comment il a trépassé, il dira que c’est un homme qui l’a décapité et il aura son heure de gloire parmi les insectes qui crèvent tous de la même manière parce qu’ils approchent de trop près la lumière. C’est comme la guerre préventive de Bush. Tu descends un type parce qu’il est susceptible de te buter dans dix ans. C’est une manière de lui rendre service puisque tu en fais une victime alors qu’il se préparait, peut-être sans le savoir, à devenir un assassin.
– Ça, c’est de la philosophie ! s’exclame Monçof après un long sifflement d’admiration.
Mehrez, quant à lui, se tait. L’esprit vaporeux, il a du mal à comprendre ce que vient de dire l’avocat. Il devine des critiques et du dénigrement mais s’avère incapable d’en prendre la mesure. Il a bien saisi l’allusion aux mouchards mais cette histoire de guerre préventive le laisse dubitatif. Il se dit que Monçof et lui vont devoir trouver un moyen d’incriminer Khaled auprès de qui de droit. Peut-être cette allusion au bikini de la femme du président. « Il l’a traitée de coiffeuse, c’est déjà un début » se dit-il satisfait.
– Il y a quinze jours, notre Zine a appelé Saddam, poursuit Khaled en changeant de sujet.
Il sait qu’il prend un risque mais il aime voir cette lueur de panique dans les yeux de Mehrez à chaque fois qu’il évoque le président.
– Vous savez de quoi ils ont parlé ? demande-t-il en oscillant la tête de l’avant vers l’arrière.
– Va te coucher, c’est l’heure, ordonne Mehrez qui sent venir la provocation.
– Ils ont parlé d’améliorer les échanges commerciaux entre nos deux pays, s’esclaffe l’avocat. La Tunisie va exporter des produits pour soins capillaires vers l’Irak. Comme ça Saddam et ses sosies auront tous la même teinture ! Et Madame Ben Ali expliquera à Madame Sadjida Hussein comment obtenir un noir de charbon et masquer toutes les racines blanches !
Éberlué, Monçof gémit quelques instants puis vomit sur l’un des matelas. Mehrez ne s’en rend même pas compte. Un grondement lui déchire la tête. Fou de rage, il s’empare d’une bouteille de boukha à moitié pleine et la fracasse sur le crâne de Khaled. Ce dernier chancelle, tente de répliquer avec un coup de poing puis s’affale inanimé, le cuir chevelu en sang.
– Il l’a cherché ! Il l’a cherché ! hurle Mehrez en le bourrant de coups de pied. Les mouchards, hein ? Les papillons, hein ? Le bikini, hein ? Tiens, prends ça, fils de pute ! La philosophie ! La poésie ! Tiens, mange mon pied espèce de salaud !Épuisé, le qawwad se laisse tomber sans cesser ses insultes. La porte de la buanderie s’ouvre à ce moment-là. Dans l’entrebâillement, des voisins abasourdis, les yeux gonflés de sommeil, un imperméable ou un blouson passé sur leurs pyjamas, contemplent la scène d’un air incrédule tandis que des papillons s’engouffrent par dizaines dans la pièce. Monçof, la bouche et les vêtements souillés, est pris d’un fou rire hystérique.
– Pourquoi ris-tu, espèce d’imbécile ? le menace Mehrez en se relevant avec peine. Tu veux la même chose ?
– Ne m’en veux pas, s’étouffe Monçof. Je réalise juste que la guerre en Irak vient de faire sa première victime tunisienne.