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mardi 17 mars 2020

Les Papillons (Tunis)

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Pleine Lune sur Bagdad
Les Papillons (Tunis)
(Toutes les nouvelles du recueil se déroulent la même nuit, celle du 20 mars 2003, veille de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et leurs alliés)
C’est une nuit de Tunis identique aux autres. Froide et lustrée comme il sied en cette période de l’année. Lugubre aussi, malgré la pleine lune, car le ramadan et ses festivités sont encore loin. La petite venelle adjacente à la rue de Marseille est sombre et silencieuse. Quelques chats téméraires se partagent le contenu d’une benne à ordure mais il arrive que leur festin soit dérangé par de gros rats bien décidés à montrer qui est le vrai maître des lieux. Si la majorité des habitants du quartier dort de son plus profond sommeil, ce n’est pas le cas de trois d’entre eux. Ils sont installés dans le sous-sol d’un vieil immeuble décati dont la gloire remonte aux années 1940. Gommons très vite l’idée sordide que l’on pourrait se faire d’un tel endroit et imaginons une pièce en longueur, plutôt propre, du moins sans trop de poussière, parfumée à l’encens bon marché, avec de gros tapis multicolores, des matelas en mousse jaune, une petite table basse ronde et des veilleuses assurant un éclairage discret mais suffisant pour atténuer la pénombre.
Celui qui a récupéré la vieille buanderie pour la transformer en annexe privée s’appelle Mehrez. C’est un quadragénaire de petite taille, sec et nerveux, aux veines saillantes et à la moustache poivre et sel. Il y a quelques années, Moulka, sa femme, lui a interdit de recevoir ses amis à la maison. « Ni pour le football, ni pour les dominos ni pour la boukha et encore moins pour le whisky. Vous n’avez qu’à vous saouler ailleurs », a-t-elle décidé au lendemain d’une soirée restée dans toutes les mémoires du quartier. Deux des invités de Mehrez, deux fonctionnaires de la dakhiliya, le ministère de l’Intérieur, s’étaient empoignés comme de vulgaires voyous du quartier des Kurdes, l’un hurlant son amour pour le Club Africain et l’autre jurant fidélité éternelle à l’Espérance de Tunis avant de vomir sur le nouveau canapé acheté à crédit dans un magasin du Kram. Il avait fallu appeler les voisins pour les séparer et ramener l’ordre dans la maison.
L’interdiction des libations prononcée par son épouse étant irrévocable, Mehrez a alors annexé la buanderie et l’a transformée en salon souterrain. Un acte illégal au regard de la loi mais rendu possible grâce à sa position de membre et de représentant local du hezb, le parti, autrement dit le Rassemblement constitutionnel démocratique, ou RCD, que l’on appellera par son petit nom de Tajamou’. Osons à ce niveau du récit une petite réflexion linguistique. Mehrez est, entre autres, ce que l’on pourrait appeler un qawwad du Parti, autrement dit quelqu’un dont la mission peut l’amener à répéter les faits et gestes des uns et des autres aux multiples autorités compétentes. Mais, entendons-nous bien. Ce terme doit être compris dans sa signification tunisienne, ou nord-tunisienne, autrement dit plutôt acceptable pour les oreilles chastes et celles des enfants. Il ne faut surtout pas le prendre dans ses versions du sud du pays ou encore algérienne, voire marocaine, lesquelles outragent aux bonnes mœurs et obligent celui qui en reçoit l’appellation à en subir la honte ou, au nom de l’honneur, à brandir un couteau à cran d’arrêt. En résumé, en bon « rcdiste », Mehrez a donc pu s’approprier la buanderie en priant ses voisins d’aller laver leur linge ailleurs. Les concernés, on s’en doute, n’ont pas osé protester, espérant avoir un jour l’occasion de médire et de se plaindre auprès de plus puissant que lui.
Cette nuit, le qawwad est inquiet. Monçof et Khaled, ses deux compagnons de beuverie sont déjà bien imbibés et ils multiplient les toasts les plus farfelus. Si l’un lève sa bouteille à la santé d’Oussama Ben Laden et de Saddam Hussein, l’autre renchérit en rendant hommage à Madonna, à Monica Lewinsky et Anna Nigrasse. Jusque-là, rien de bien grave. Mais voici que l’un d’eux crie « À la santé de Chirac ! Un homme, un vrai ! » et son compère réplique par un strident « À notre président ! Un flic, un vrai !». Certes, cette cave où ils sont réunis depuis le milieu de la soirée n’a ni fenêtre ni soupirail mais Mehrez connaît bien la vérité absolue du pays : la terre et le sous-sol sont comme les murs, ils ont des oreilles.
– Vive le fonds de solidarité ! Vive le 21-21! hurle encore Khaled qui a posé son dos contre le petit bain d’huile qui chauffe la pièce tant bien que mal. « Vive Leïla et ses frères ! À bas les zones d’ombre, vive l’électricité, vive l’eau, vive la RAI uno et longue vie à lui », surenchérit Monçof en pointant un index incertain vers un portrait accroché au mur. C’est celui du président Zine el Abidine Ben Ali qui apparaît en djellaba couleur de sable avec aux pieds des chaussettes et des babouches blanches.
– Vos gueules, gronde Mehrez. Si vous ne la fermez pas, je vous mets dehors et j’appelle le guet !
– Ça va, ça va ! On va se taire mais allume la radio, ça nous distraira, soupire Khaled.
C’est un quinquagénaire au front dégarni et à l’embonpoint emblématique des grands buveurs de bière. Son visage blanc, un peu couperosé, contraste avec les deux cernes sombres qui font ressortir ses yeux globuleux. Mehrez s’exécute en tournant le bouton d’un vieux transistor à grandes ondes. Il n’aime pas beaucoup fréquenter Khaled dont la réputation d’avocat indiscipliné pourrait lui nuire mais, ce soir, celui qui est aussi son voisin de palier a droit à quelques égards puisqu’il offre le lablabi, une soupe de pois-chiches, le pain blanc italien et les deux bouteilles de liqueur de gentiane posées à leurs pieds. Ajoutons aussi, mais les lecteurs les plus avertis en matière d’univers peuplés de sycophantes l’auront certainement deviné, que Mehrez a bien l’intention d’extirper quelques informations à l’avocat afin de les transmettre à qui de droit.
– Je veux écouter RMC Moyen-Orient ou RFI, ordonne de son côté Monçof qui, des trois est le plus déterminé à s’enivrer. La trentaine bien entamée, brun, de taille moyenne et déjà trop corpulent pour son âge, il a les yeux bilieux et les cheveux coupés à ras car sa tignasse crépue le complexe un peu. La joue et le double menton toujours luisants, c’est l’homme à tout faire de Mehrez. C’est lui qui lui rapporte les ragots du quartier et c’est lui aussi qui se charge d’espionner celles et ceux que Mehrez soupçonne de franchir les lignes rouges et jaunes que tous connaissent mais qui ne sont peintes nulle part si ce n’est dans les esprits des habitants de la ville et du pays.
Sur RFI, une voix grave annonce que Bagdad est bombardé. Elle ne donne que très peu de détails mais le journaliste estime que l’invasion américaine a certainement commencé. Khaled est le premier à réagir en levant son verre.
– Que Dieu damne les Américains et leurs caniches anglais, rugit-il. Et qu’il veille sur nos vaillants soldats tunisiens qui vont se battre aux côtés des Irakiens. Mort aux lâches et aux pisseuses !

Tandis que le visage de Mehrez se ferme, celui de Monçof affiche la surprise.

– On va se battre contre les Américains ? Tu en es sûr ? Mais c’est de la folie !

Khaled ne lui répond pas. Les yeux dans le vague il avale un nouveau verre d’un trait et s’en verse un autre dans la foulée. Les mâchoires serrées, Mehrez se lève avec difficulté puis titube vers l’entrée de la cave. Il ouvre brutalement la porte, sort de sa poche un stylo-lampe et balaye l’obscurité de l’escalier avec le minuscule rayon de lumière avant de refermer avec une même violence.
– Tu n’es qu’un imbécile, lance-t-il à Monçof en se rasseyant. Il se moque de toi. Aucun gouvernement arabe, et certainement pas le nôtre, ne soutiendra Saddam et personne ne lui enverra des troupes. Les Irakiens sont aussi seuls que tu ne l’es dans ton lit, pauvre idiot.
– Peut-être, mais il y a les volontaires arabes à Bagdad, pouffe Khaled bien décidé à provoquer son voisin. Tiens, mon petit Monçof, si tu vas te battre en Irak et que tu en reviens vivant, notre gouvernement t’offrira un congélateur et une chambre à coucher avec facilités de paiement sur vingt ans. Avec un peu de chance, tu auras même droit à la photo dédicacée de la coiffeuse en bikini...
C’en est trop pour Mehrez qui coupe la radio et jette des épluchures de clémentine sur Khaled.
– Tu fermes ta gueule ou tu dégages ! Je ne te le répéterai pas. On boit et on s’occupe de nos affaires. L’Irak, ça ne nous regarde pas.
Khaled hausse les épaules. Il aimerait bien rabattre le caquet de Mehrez mais il n’y a pas meilleur endroit que sa cave pour boire tranquille. Il ferme les yeux et laisse ses pensées vagabonder. Sans surprise, elles le mènent quelques étages plus haut, dans un trois-pièces propret où sa femme dort et où n’ont jamais résonné voix ou cavalcades d’enfant. C’est la faute de Khaled, disent parents, amis et voisins. C’est lui qui est stérile, sinon il « l’aurait divorcée » depuis longtemps, ajoutent-ils en baissant la voix. Erreur, aimerait-il leur crier. C’est elle qui ne peut avoir d’enfants et c’est elle qui, aujourd’hui, ne veut plus de moi, qui dis que je la dégoûte, que ma lâcheté l’insupporte, que je n’ai plus rien de l’homme qu’elle a jadis connu. Elle veut divorcer mais elle n’insiste pas parce qu’elle sait que je n’ai pas les moyens de partir. D’ailleurs, je n’ai aucun moyen. Je n’ai rien. Je ne suis plus rien. J’aurais pu être mais quelque chose, quelque part, a mal fonctionné. Je ne suis qu’un avocat marron dont la seule fierté est de ne pas avoir adhéré à ce parti d’imbéciles et de larves. Un pauvre gars qui doit boire avec ces deux abrutis pour oublier ce qu’il est devenu.
L’image de sa femme seule dans un lit qui lui est interdit insupporte Khaled et il se lève avec difficulté.
– Tu t’en vas ? l’interroge Mehrez avec une pointe de soulagement dans le regard.
– Certainement pas, répond Khaled d’une voix pâteuse. Je vais inspecter les publications au mur. Qu’avons-nous là ? Un portrait du président ? Très bien. Tu as 1 000 points de plus dans le classement interne du Parti. Et ça, c’est quoi ? Un tract ?
– C’est un poème, idiot, s’emporte Mehrez qui craint une nouvelle provocation. Il se souvient que l’avocat a déjà dessiné un sexe masculin sur un portrait du président l’obligeant à brûler l’image et à en disperser les cendres en plusieurs poubelles du quartier.
Mehrez se penche sur une feuille blanche encadrée où des mots en arabe ont été calligraphiés avec de belles lettres cursives. Il déchiffre avec peine la première phrase mais très vite son visage s’illumine.
– Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, murmure-t-il...
– Force est pour le destin de répondre, l’interrompt Mehrez avant de poursuivre en chœur avec Monçof :
– Force est pour les ténèbres de se dissiper...
– Force est pour les chaînes de se briser, conclut Khaled avec une moue dubitative.
Il se retourne vers ses deux compagnons puis éclate de rire.

– Mehrez, tu m’étonnes ! Ces vers subversifs, chez toi ?
L’autre se braque. Son visage blêmit.

– Lâche-moi, ce n’est qu’une poésie, se défend-il. Tous les écoliers l’apprennent. Le président lui-même la cite sou-vent dans ses discours...
Khaled hoche la tête et fait signe qu’il ne cherche pas la dispute. Il s’affale sur son matelas et ferme les yeux. Les vers d’Aboul Qasim Echebbi le ramènent à sa femme.
– Blottis dans notre nid, teint de la couleur des roses, nous entonnons les versets de l’amour, en l’honneur de la jeunesse heureuse, murmure-t-il avec des trémolos dans la voix.
– C’est de qui ? interroge Mehrez toujours sur ses gardes.

– Toujours le même, Aboul Qasim Echebbi, grommelle Khaled les yeux encore fermés. Non seulement tu es un rcdiste mais tu es aussi un ignare.
Des sanglots le font sursauter. C’est Monçof qui pleure et hoquette en même temps. Le lecteur peut penser qu’il s’agit là de l’habituel comportement de quelqu’un qui a l’alcool triste. Il n’aura pas tort mais il ne s’agit là que d’une explication secondaire. En réalité, Monçof vient de rompre ses fiançailles et les vers prononcés par Khaled lui ont brutalement rappelé son infortune. Quant à la cause de la rupture, laissons Mehrez la narrer à Khaled puisqu’il en a été l’un des protagonistes.
– Il y a un an Monçof m’a annoncé qu’il se fiançait avec une fille du Menzah V, explique-t-il à l’avocat qui est surpris et vaguement incommodé par l’avalanche de larmes de l’ex-fiancé éploré. Je l’ai félicité et je lui ai dit qu’il pourrait compter sur moi pour le mariage.
– Elle est si belle, sanglote encore Monçof.
– Le problème, c’est que des gens influents sont venus me trouver il y a un mois, poursuit Mehrez en redressant le torse et en revissant le bouchon métallique d’une bouteille. Ils m’ont expliqué que cette fille a trahi la confiance de Monçof et qu’il était inconcevable qu’il se marie avec elle.
– Tu veux dire qu’elle a zikziké ailleurs ? interroge Khaled en se versant un nouveau verre.
– Prie pour le Prophète et ne dis pas n’importe quoi, s’impatiente Mehrez. Laisse-moi terminer mon histoire avant de débiter tes bêtises. Il ne s’agit pas de ça. Mes contacts m’ont confirmé que cette fille n’est pas l’une de ces putains qui arrivent au mariage sans être vierges ou qui ont la sortie de secours défoncée. Ça aurait pu être un très beau parti mais cette idiote fait de la politique. Et comme elle est diplômée d’HEC, le nôtre, pas celui des Français, elle milite pour le parti libéral.
Khaled repose son verre d’étonnement. Il devine la suite de l’histoire mais ne veut pas encore y croire.

– Et alors ? C’est un parti autorisé, non ?

L’avocat connaît quelques membres de cette formation politique appartenant à la confrérie tolérée des zéro-virgule, c’est-à-dire leur score électoral habituel, et dont certains membres ne justifient leur modeste agitation militante que par l’immense souhait et la noble ambition politique, certainement désintéressée, de faire réélire à l’infini le bien-aimé président Ben Ali.
– Un parti d’opposition, est un parti d’opposition, assène Mehrez d’un ton solennel. Soit tu es pour le président soit tu es contre lui.
– Je ne sais même pas ce que libéral veut dire, gémit Monçof en reniflant.
Il craint le jugement de Khaled. Il sait que ce dernier peut raconter cette histoire à d’autres compagnons de beuverie. Il n’a pas envie de devenir l’objet de moqueries dans les débits à bière de l’avenue de la liberté.
– Je comprends, dit enfin l’avocat en fixant Monçof d’un air goguenard. Et donc, tu es allé trouver ta Lola en lui reprochant de ne pas avoir sa carte au Tajamou’, le ton est monté et te voilà de nouveau célibataire !
– Ça ne s’est pas vraiment passé comme ça, murmure l’autre en baissant la tête.
– On s’est inspiré de l’un de tes exploits pour le sortir de là, triomphe alors Mehrez, persuadé de tenir sa revanche contre les provocations de son voisin. Te souviens-tu de ce que tu m’as raconté à propos de ton ami d’enfance, le communiste ? Eh bien, on a appliqué la même méthode. Monçof a invité la belle au restaurant. Il s’est conduit comme un mufle et il l’a giflée. Le lendemain, le père de la fille a vu celui de Monçof pour lui signifier que l’union n’était pas écrite. Simple comme bonjour. Monçof n’a plus rien à craindre des services. Il finira par trouver une fille honnête.
Khaled ne bronche pas. Il ne se souvient pas avoir raconté son histoire à Mehrez. Comment a-t-il pu se laisser aller à une telle confidence ? L’histoire en question s’est passée quelques mois après l’arrivée de Ben Ali au pouvoir. Les naïfs croyaient alors au printemps. Lui aussi, d’ailleurs. Il débutait à peine dans la profession. Les flics l’avaient embarqué à la sortie d’un bar et leurs ordres étaient formels. Il devait rapporter tous les propos de son ami du Parti des ouvriers y compris les plus anodins. Après quelques jours de réflexion, Khaled avait trouvé la seule solution possible. Tout raconter à son ami était dangereux. Ne pas obéir aux ordres, l’était encore plus. Alors, un samedi soir, dans un bar de la rue de Madrid, sans crier gare, il avait fracassé une bouteille de bière sur le crâne de son ami. Bagarre, insultes et rupture définitive avaient suivi. Dispute à cause du football et d’une femme s’était justifié Khaled devant les flics qui avaient gobé l’histoire. Fin des problèmes. Fin d’une belle amitié. Et une conscience ébranlée.
– C’est une bonne chose pour toi, finit par dire l’avocat à Monçof. Tu fais une double économie. Tu évites les dépenses du mariage et celles du divorce.
Un silence s’installe dans la cave à peine troublée par le bruit des déglutitions et des tintements de verres et de bouteilles. La tête lourde, Monçof suit du regard le vol chaotique d’une nuée de papillons à moitié brûlés par les veilleuses. L’un des insectes, mû peut-être par un improbable instinct de survie s’éloigne des lampes et se rapproche des trois hommes. Sans réfléchir, Monçof essaie de le happer mais Khaled est le plus rapide. Il emprisonne le papillon dans sa paume, le secoue en riant puis le projette violemment sur la table. Il arrache ensuite ce qui lui reste d’ailes avec l’ongle du petit doigt.
– C’est un péché, s’indigne Monçof tandis que Mehrez détourne les yeux. Tu n’as pas le droit d’être cruel ainsi. C’est une créature de Dieu.
– Je nous rends service, répond Khaled en haussant les épaules. Cette bestiole est un informateur. Elle a des micros cachés sous ses ailes. Je n’aime pas les mouchards qui épient les gens dans leur intimité. Et puis, j’ai offert une mort différente à ce papillon. Au paradis, quand ses amis lui demanderont comment il a trépassé, il dira que c’est un homme qui l’a décapité et il aura son heure de gloire parmi les insectes qui crèvent tous de la même manière parce qu’ils approchent de trop près la lumière. C’est comme la guerre préventive de Bush. Tu descends un type parce qu’il est susceptible de te buter dans dix ans. C’est une manière de lui rendre service puisque tu en fais une victime alors qu’il se préparait, peut-être sans le savoir, à devenir un assassin.
– Ça, c’est de la philosophie ! s’exclame Monçof après un long sifflement d’admiration.
Mehrez, quant à lui, se tait. L’esprit vaporeux, il a du mal à comprendre ce que vient de dire l’avocat. Il devine des critiques et du dénigrement mais s’avère incapable d’en prendre la mesure. Il a bien saisi l’allusion aux mouchards mais cette histoire de guerre préventive le laisse dubitatif. Il se dit que Monçof et lui vont devoir trouver un moyen d’incriminer Khaled auprès de qui de droit. Peut-être cette allusion au bikini de la femme du président. « Il l’a traitée de coiffeuse, c’est déjà un début » se dit-il satisfait.
– Il y a quinze jours, notre Zine a appelé Saddam, poursuit Khaled en changeant de sujet.
Il sait qu’il prend un risque mais il aime voir cette lueur de panique dans les yeux de Mehrez à chaque fois qu’il évoque le président.
– Vous savez de quoi ils ont parlé ? demande-t-il en oscillant la tête de l’avant vers l’arrière.
– Va te coucher, c’est l’heure, ordonne Mehrez qui sent venir la provocation.
– Ils ont parlé d’améliorer les échanges commerciaux entre nos deux pays, s’esclaffe l’avocat. La Tunisie va exporter des produits pour soins capillaires vers l’Irak. Comme ça Saddam et ses sosies auront tous la même teinture ! Et Madame Ben Ali expliquera à Madame Sadjida Hussein comment obtenir un noir de charbon et masquer toutes les racines blanches !
Éberlué, Monçof gémit quelques instants puis vomit sur l’un des matelas. Mehrez ne s’en rend même pas compte. Un grondement lui déchire la tête. Fou de rage, il s’empare d’une bouteille de boukha à moitié pleine et la fracasse sur le crâne de Khaled. Ce dernier chancelle, tente de répliquer avec un coup de poing puis s’affale inanimé, le cuir chevelu en sang.
– Il l’a cherché ! Il l’a cherché ! hurle Mehrez en le bourrant de coups de pied. Les mouchards, hein ? Les papillons, hein ? Le bikini, hein ? Tiens, prends ça, fils de pute ! La philosophie ! La poésie ! Tiens, mange mon pied espèce de salaud !
Épuisé, le qawwad se laisse tomber sans cesser ses insultes. La porte de la buanderie s’ouvre à ce moment-là. Dans l’entrebâillement, des voisins abasourdis, les yeux gonflés de sommeil, un imperméable ou un blouson passé sur leurs pyjamas, contemplent la scène d’un air incrédule tandis que des papillons s’engouffrent par dizaines dans la pièce. Monçof, la bouche et les vêtements souillés, est pris d’un fou rire hystérique.
– Pourquoi ris-tu, espèce d’imbécile ? le menace Mehrez en se relevant avec peine. Tu veux la même chose ?
– Ne m’en veux pas, s’étouffe Monçof. Je réalise juste que la guerre en Irak vient de faire sa première victime tunisienne.


dimanche 27 août 2017

RFI : «Pleine lune sur Bagdad», 14 nouvelles pleines de poésie sur la guerre

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Par  


«Pleine lune sur Bagdad», 14 nouvelles pleines de poésie sur la guerre

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jeudi 13 juillet 2017

Nouvelles du monde arabe : Entretien avec Akram Belkaïd (Pleine lune sur Bagdad)

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DIACRITIK


— Le magazine qui met l'accent sur la culture —

Jeudi 13 juillet 2017




Akram Belkaïd, journaliste algérien, vient de faire paraître aux éditions Erickbonnier dans la collection « Encre d’Orient », un recueil de quatorze nouvelles dont le point de jonction est le 20 mars 2003, « la nuit de pleine lune » où les États-Unis ont déclenché l’invasion de l’Irak pour renverser le pouvoir en place. Se positionnant dans différents pays et villes du Maghreb au Machrek, il saisit des situations et des personnages très divers pour faire vivre aux lecteurs le quotidien d’Irakiens, de Palestiniens, de Saoudiens, de Koweïtiens, de Syriens, d’Algériens, de Jordaniens, de Libanais, de Marocains, de Tunisiens qui ont vécu, les uns et les autres, cette irruption brutale de l’intervention américaine. Chaque nouvelle réserve une place la poésie dont on sait qu’elle est un genre majeur dans la civilisation arabe et en valorise l’élément métaphorique le plus utilisé, la lune. Certains poètes reviennent comme Nâzik al-Malâïka, Mahmoud Darwich ou Mohammed Dib. La poésie n’est pas citée comme ornement : elle est profondément inscrite dans la vie et la culture des personnages mis en scène. Le choix du sujet de chaque nouvelle est fait pour donner une information mais aussi pour créer un décalage entre le lecteur et sa représentation de ces sociétés.

La suite est à lire ici : Nouvelles du monde arabe : entretien avec Akram Belkaïd
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mardi 11 juillet 2017

Passage à "Liberté sur Paroles", d'Eugénie Barbezat, Aligre FM

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03 juillet 2017

Avec Akram Belkaïd pour son livre "Pleine lune sur Bagdad" (éditions Erick Bonnier), un recueil de 14 nouvelles poétiques et politiques qui racontent les guerres intimes, les déchirements, les crimes et les moments de grâce qui de Bagdad à Casablanca, de Gaza, Tunis, Washington à Paris, ont eu lieu le 20 mars 2003, tandis que par une nuit de pleine lune, les Etats-Unis d’Amérique et leurs alliés déclenchaient l’invasion de l’Irak pour renverser le président Saddam Hussein et son régime. Encore une fois, sous la plume de cet auteur libre et érudit, c’est un éclairage décalé sur le Moyen-Orient qui nous est offert… Où l’on se dit que parfois la vérité éclate plus sûrement à la lueur de l’astre reflétée par la lune qu’à celle du désastre médiatique !

Pour écouter l'émission : cliquez ici
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samedi 1 juillet 2017

Après le chemin... (Gaza)

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Gaza, de nuit. Immense prison à l’air libre. Cage étroite pour humains sans droits ni libertés. La honte du monde dit éclairé. Malédiction éternelle pour celles et ceux qui permettent et tolèrent cette infamie. Premières images. Une grand-mère, altière, vêtue d’une robe d’intérieur noire, un fichu sur les cheveux, la peau blanche et un visage anguleux où deux yeux verts, à peine mobiles, fixent avec sévérité sa petite-fille. La petite-fille, justement. En pyjama fleuri. Sept ou huit ans, les mêmes yeux, la même bouche, de petites mains fines et une cicatrice au front. Une pièce chauffée au poêle à charbon, des tapis au sol, deux banquettes en guise de lits ou de fauteuils et une table basse, large et rectangulaire. Au mur, deux cadres accrochés, reliés par un chapelet d’ambre. Dans l’un, la photographie d’un homme, jeune, visage sérieux, toujours les mêmes yeux verts et un menton volontaire. Dans l’autre, celle d’une femme, jeune aussi, la chevelure brune épaisse, ramenée sur une épaule, regard au loin, une impression de fragilité qui s’en dégage.
Une pièce, donc. Au rez-de-chaussée d’une maison à deux étages. Le premier et le second sont inoccupés car inhabitables. Des trous dans les murs, impacts d’obus, perforations de balles, gravats et cendres. Un paradis pour les rats et les insectes. La maison, ou ce qu’il en reste, est promise à la destruction. Un jour, on ignore quand mais il viendra, l’armée israélienne la dynamitera et les bulldozers la transformeront en tas informe hérissé par les treillis d’acier. La grand-mère le sait. La petite-fille l’a deviné. C’est la vie ou ce qu’il en reste. Dans la pièce où elles se trouvent, les affaires les plus importantes sont toujours à portée de main. Les soldats ne donneront que quelques minutes pour évacuer l’endroit. Il faudra faire vite. Très vite.
Le quartier maintenant et la localisation de la maison. Al-Zahra, et un lotissement à quelques dizaines de mètres de la mer interdite. Interdite pour les Gazaouis, s’entend. C’est la nuit donc avec son silence troublé de temps à autre par le bruit métallique des chenilles. Parfois, un coup de feu claque, des cris fusent et des sifflets trouent l’obscurité. L’occupation coloniale ordinaire. Ici, même la nuit est craintive et les rayons de lune s’excuseraient, s’ils le pouvaient, d’illuminer une terre où l’espoir est proscrit et la dignité humaine déclarée hors-la- loi.
Mais revenons à la grand-mère et à sa petite-fille. Toutes deux sont assises en tailleur, la table entre elles. Devant la première, de grandes feuilles de papier, des roseaux taillés en calame et des pots d’encre de diverses couleurs. Le geste est lent, très lent. Le stylet gratte le papier et l’imprègne. Les lettres apparaissent, noires comme les flots, de facture classique, un naskh orthodoxe avec quelques nuances de mu- haqqaq. La respiration accompagne le rythme de l’élancement, des courbures et des portées. Les pointes aiguisées en sont la suspension, la finesse des signes diacritiques témoignent de la maîtrise de l’énergie. C’est un ballet mené par la main droite. La main gauche, elle, est serrée, posée sur le coin inférieur de la feuille, le pouce emprisonné par les autres doigts.
La petite observe. Elle aussi a un papier placé devant elle et un porte-plume qui roule sur le bois quand il lui échappe. Ses yeux plissés déchiffrent les arabesques tracées par la grand-mère.
– Je parcourrai cette longue route jusqu’au bout, jusqu’au bout de moi-même. Sur le chemin, il y a encore du chemin, il y a de quoi voyager.
Sans crier gare, la petite a lu les vers à voix haute, d’un trait, et avec fierté. La grand-mère n’a pas levé les yeux. Le petit sourire qui s’est dessiné sur ses lèvres se dissipe vite.
– Applique-toi, dit-elle. Tes lignes de points ne sont pas droites.
L’enfant reprend son tracé. Elle sait ce qu’elle doit faire. Des points, ni trop grands ni trop petits et surtout parfaits dans leur forme de losange. Le point, lui dit souvent sa grand-mère, c’est ce par quoi tout commence et ce par quoi tout se clôt. C’est l’origine de l’écrit, le condensé du sens. La petite-fille ne comprend pas tout mais sa grand-mère insiste. Elle ajoute, sans se fâcher, car elle ne se fâche jamais, que le point, c’est le monde, le centre de la terre, le noyau de l’univers et le pilier premier de la géométrie de l’âme. La convergence du connu et de l’inconnu. De ce qui ne peut s’expliquer et de ce qui s’ignore.
– C’est une planète, alors ? s’est écriée un jour l’enfant.
– Si l’on veut, a concédé la grand-mère en lui caressant les cheveux.
Un geste rare. Une récompense.
– Mais si c’est une planète, pourquoi ne pas la faire ronde ? a interrogé la petite, encouragée par cette marque de tendresse. Pourquoi ce losange ?
La grand-mère n’a pas tout de suite répondu. Elle a semblé hésiter, cherchant peut-être les mots qui conviendraient le mieux.

– Le losange est un signe saint, a-t-elle enfin murmuré. C’est celui que notre maître Adam portait sur le flanc. Maintenant, il faut t’appliquer.
À l’extérieur, on entend une voix dans un micro ordonner à la population de rester chez elle. Une opération de ratissage est en cours, annonce-t-elle. On recherche deux adolescents qui ont jeté des pierres au passage d’une patrouille. S’ils se livrent, les fouilles dans les maisons n’auront pas lieu d’être. La grand-mère lève la tête, une lueur d’inquiétude dans les yeux. Elle pose son calame et murmure une invocation qu’elle achève par un long soupir qui fait s’interrompre l’enfant. Ses lignes de points sont terminées. Elle tend sa feuille avec un sourire espiègle. Elle sait que son travail n’est pas parfait et c’est sa manière de devancer les remontrances. La grand-mère sourit avec indulgence et prend la feuille. Avec un crayon à la mine fine elle entoure les points qui lui semblent trop imparfaits, pas assez biseautés.
– Oumi, dit alors l’enfant en reprenant sa feuille, je ne comprends pas. Comment peut-il y avoir du chemin après le chemin ? Toutes les routes ont une fin, non ?
– Refais des points, répond la vieille avec fermeté. Si tu en réussis au moins dix, je te donne un peu d’encre rouge et tu pourras tracer autant de ب que tu voudras. Mais que des ب et rien que ça. Pas autre chose. C’est en les écrivant encore ب et encore que tu te prépares à comprendre. C’est comme une porte que l’on ouvre pour appeler la sagesse.
– Je préfère les ت, répond l’enfant, la mine faussement boudeuse. On dirait un visage qui sourit.
La grand-mère se tait. Elle guette les bruits de l’extérieur. On entend encore des cris mais ils sont de plus en plus espacés. D’expérience, elle devine que les adolescents ont probablement été capturés. Deux mères, se dit-elle, vont passer une nuit blanche, suppliant le Créateur de leur rendre leurs fils. Des pères vont sentir un poids supplémentaire affaisser leurs épaules. La lune et ses filets d’ivoire ne pourront rien pour eux. Il y a bien longtemps qu’elle ne peut plus rien pour les enfants de Gaza.
La main gauche de la vieille se serre de nouveau, emprisonnant le pouce, commandant à celle de droite de reprendre le sillon. Que nous soyons à l’étroit sur cette terre ou non, nous parcourrons ce long chemin jusqu’au bout de l’arc. Que nos pas vibrent comme flèches. Le geste est toujours assuré mais un léger tremblement apparaît. Il faut aller plus lentement, appuyer un peu plus sur le calame et il arrive ce qui arrive toujours dans ces conditions. Une tache. Minuscule, presque ronde mais suffisamment épaisse pour endosser le caractère de faute. Il faudra attendre qu’elle sèche puis la gratter avec délicatesse à l’aide d’une lame. Avec un peu de chance, seul un œil exercé saura repérer la trace de la souillure.
– Il y a des chemins qui sont très longs ma fille, dit alors la grand-mère en posant son calame après l’avoir essuyé avec un chiffon humide. On peut marcher des jours et des jours, des mois et des années sans arriver au bout. C’est une longue quête mais l’essentiel c’est de ne jamais s’arrêter. Même si on est forcé à l’immobilité, il faut que l’esprit, ce qu’il y a dans ta tête et dans ton cœur, poursuive la marche. Comprends-tu ?
– On a le droit de se reposer ? demande la fillette qui a commencé à tracer des ت un peu trop arrondis.
– Tant qu’on est un enfant comme toi, oui. Mais dans quelques années, tu ne pourras plus le faire. Tu n’en auras pas le droit. Tant que nous n’aurons pas atteint le bout du chemin, il nous sera interdit de nous arrêter. Il faudra marcher encore et encore.
L’enfant acquiesce. Là aussi, elle n’a pas tout compris. Elle n’a pas vraiment compris. Ce qui lui importe en cet instant, c’est d’éviter les reproches parce qu’elle trace des ت alors qu’elle a bâclé ses points et fait mine d’avoir oublié les ب. La grand-mère vient d’ailleurs de s’en apercevoir mais elle ne dit rien. La tache qui sèche occupe son esprit. Il faudra at- tendre demain matin avant de la gratter. D’ici là tant de choses peuvent arriver. Voilà d’ailleurs que l’on frappe à la porte. Des coups brefs et polis, presque doux. Des coups rassurants qui disent à leur manière qu’ils ne sont pas annonciateurs de mauvaises nouvelles. La petite fille attend l’autorisation du regard puis se lève en courant pour ouvrir. La grand-mère, elle, rassemble ses propres feuilles et les place avec délicatesse sous la table.
– Que le salut et la paix soient sur vous. Bonsoir Oum Ahmed !
Un grand sourire éclaire le visage de la grand-mère. Elle fait signe au nouveau venu de venir vers elle. C’est un jeune homme trapu, le visage dur mais son regard apaisé dit sa joie d’être en ces lieux. Il a un bref regard pour les deux cadres puis soulève la petite fille en riant.
– Que le salut et la paix soient sur toi. Tu es le bienvenu Yassir. Ne reste pas sur le seuil. Joins-toi à nous. Viens, j’ai presque terminé le travail.
Yassir se déchausse puis s’approche à pas rapides. Nouveau regard rapide vers les cadres ponctué par un voile de tristesse puis il jauge le travail de la petite fille.
- Tu fais des progrès mais tu préfères toujours les ت aux ب, à ce que je vois.

– Oumi dit que mes points s’améliorent, proteste l’enfant en boudant encore.

– Fais-nous un peu de place, lui ordonne sa grand-mère en tirant une liasse de feuilles de sous la table. Elle tend quelques-unes à Yassir qui les prend avec précaution. Il les lit à voix basse, l’index à quelques millimètres au-dessus de chaque mot.
– Quand les martyrs vont dormir, je me réveille et je monte la garde pour éloigner d’eux les amateurs d’éloge funèbre. Oh oui, oui, c’est bien. C’est bien cela ! Ils m’ont demandé ce vers. Ils y tiennent.
– Il y a aussi celui-ci, lui tend la grand-mère. Tu peux les prendre. J’aurais fini le reste dans quelques jours.
– Nous sommes les traces que nous laissons en exil et en nous. Oh, Oum Ahmed, tes lettres sont parfaites ! On dirait un Coran. Et ces fleurs. Ces feuilles. Je pourrais les proposer à quarante dollars la pièce. Oh, oui, c’est magnifique. J’ai appris tout le langage et je l’ai défait pour composer un seul mot : Patrie. Vois-tu, ô Oum Ahmed, les Israéliens peuvent nous prendre toute la terre et nous voler tous les trésors, ils n’auront jamais un aussi grand Poète que le nôtre. J’encadrerai ces feuilles et j’en obtiendrai ce qu’il convient d’exiger.
– Dieu t’entende mon fils, les temps sont durs. Tout augmente et les Israéliens nous affament.
– Je sais ma mère. As-tu entendu la nouvelle ? Ils ont tué une Américaine à Rafah. Elle s’appelait Rachel Corrie. Elle était si belle. Je l’ai croisée quelques jours avant. Elle s’amusait avec des écoliers. Un bulldozer lui a roulé dessus. Délibérément. Ces Israéliens se pensent invincibles. Ils en arrivent même à tuer des Américains.
– Comme le petit Ali, dit soudain l’enfant restée jusque-là concentrée sur son labeur. J’ai vu les affiches. Lui aussi a été écrasé par une grosse machine.
Les deux adultes se taisent. La grand-mère se lève pour préparer une infusion au thym. Yassir continue de lire les feuillets. Parfois, il s’y prend à plusieurs reprises avant de déchiffrer un mot. La petite le suit du coin de l’œil mais n’intervient pas. Elle sait qu’elle pourrait lire bien plus vite que lui mais sa grand-mère lui a expliqué qu’il serait inconvenant de le montrer. Alors, elle reprend ses lettres. Cette fois, elle change. La voici qui s’essaye au alif. Elle aime aussi ce trait vertical que l’on peut répéter à l’infini sans fatigue. Elle sait aussi que cela fera plaisir à sa grand-mère qui n’aime jamais autant que lorsqu’elle marie le alif et le bâ. Le feu et l’air, lui dit-elle. La lettre des poètes avec celle des sages érudits.
– Tu peux passer la nuit ici si tu le souhaites, propose la vieille à Yassir en posant le plateau où fument deux tasses aux anses larges. Ils tirent à vue après dix heures.
– Je te remercie mais il faut que je rentre, décline l’autre. Je termine cette excellente tisane et je rejoins ma mère. Cette nuit risque de ne pas être comme les autres. On dit que les Américains vont attaquer Saddam dès l’aube. Sans lui, nous serons encore plus seuls.
– Seuls sur le chemin, lance la petite fille d’un air détaché et l’œil rivé à son ouvrage tandis que sa grand-mère la dévisage d’un air interloqué.
Yassir se lève en souriant. Il caresse l’enfant, dépose un baiser sur le front de la grand-mère puis quitte la maison. La vieille range la vaisselle puis demande à sa petite-fille de se préparer pour dormir. À l’extérieur, on n’entend plus rien. La gamine tente de gagner du temps. Elle n’a pas envie de dormir. Elle veut continuer à tracer et à humer l’odeur de l’encre et celle du papier. Demain, il n’y a pas école et, de toutes les façons, sa grand-mère et Yassir ont parlé d’une autre guerre qui vient. Il y aura peut-être encore des combats, des maisons et des immeubles qui voleront en éclats. Pendant tout cela, elle restera cachée sous la banquette, de la cire enfoncée dans ses oreilles, sa grand-mère à ses côtés.
– Oumi, dit-elle soudain. S’il te plaît, laisse-moi écrire quelque chose.
– Quoi donc ? soupire la vieille. Il est tard...
– Je t’en prie. Quelques lignes seulement... Cela ne durera pas longtemps. Tu verras mes progrès.
– D’accord. Prends cette chute. Applique-toi et évite que tes points ne ressemblent à des olives.
– Retourne-toi, ordonne la gamine. Je te dirai quand ce sera fini.
La vieille femme s’exécute. Elle va dans la cuisine et ne revient que lorsque l’enfant la rappelle en lui tendant le parchemin. Elle lit le texte et se fige. Elle relit encore et encore puis décline les phrases à voix haute. Il lui faut répéter les mots à plusieurs reprises. Des hoquets et des sanglots étouffés l’empêchent de respecter la prosodie qui s’impose.
– Et nous, balbutie-t-elle... Et nous, nous aimons la vie... Et nous, nous aimons la vie autant que possible. Nous dansons entre deux martyrs. Nous aimons la vie autant que possible. Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués.
La grand-mère essuie ses larmes silencieuses. Elle passe sa main dans les cheveux de sa fille puis lui ordonne d’aller se coucher. À l’extérieur, on entend des sifflets et poindre le grondement des bulldozers.
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