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𝐿𝑒 20 𝑚𝑎𝑟𝑠 2003, 𝑝𝑎𝑟 𝑢𝑛𝑒 𝑛𝑢𝑖𝑡 𝑑𝑒 𝑝𝑙𝑒𝑖𝑛𝑒 𝑙𝑢𝑛𝑒, 𝑙𝑒𝑠 𝐸́𝑡𝑎𝑡𝑠-𝑈𝑛𝑖𝑠 𝑑’𝐴𝑚𝑒́𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒, 𝑒𝑡 𝑙𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑎𝑙𝑙𝑖𝑒́𝑠, 𝑑𝑒́𝑐𝑙𝑒𝑛𝑐ℎ𝑒𝑛𝑡 𝑙’𝑖𝑛𝑣𝑎𝑠𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑙’𝐼𝑟𝑎𝑘 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑟𝑒𝑛𝑣𝑒𝑟𝑠𝑒𝑟 𝑙𝑒 𝑝𝑟𝑒́𝑠𝑖𝑑𝑒𝑛𝑡 𝑆𝑎𝑑𝑑𝑎𝑚 𝐻𝑢𝑠𝑠𝑒𝑖𝑛 𝑒𝑡 𝑠𝑜𝑛 𝑟𝑒́𝑔𝑖𝑚𝑒. 𝐴𝑢 𝑚𝑒̂𝑚𝑒 𝑚𝑜𝑚𝑒𝑛𝑡, 𝑑𝑒 𝐵𝑎𝑔𝑑𝑎𝑑 𝑎̀ 𝐶𝑎𝑠𝑎𝑏𝑙𝑎𝑛𝑐𝑎, 𝑑𝑒 𝐺𝑎𝑧𝑎, 𝑇𝑢𝑛𝑖𝑠, 𝑊𝑎𝑠ℎ𝑖𝑛𝑔𝑡𝑜𝑛 𝑎̀ 𝑃𝑎𝑟𝑖𝑠, 𝑑𝑒𝑠 𝑑𝑒𝑠𝑡𝑖𝑛𝑠 𝑏𝑎𝑠𝑐𝑢𝑙𝑒𝑛𝑡, 𝑑𝑒𝑠 𝑑𝑟𝑎𝑚𝑒𝑠 𝑠𝑒 𝑛𝑜𝑢𝑒𝑛𝑡 𝑎̀ ℎ𝑢𝑖𝑠 𝑐𝑙𝑜𝑠. 𝐷𝑒𝑢𝑥 𝑐𝑜𝑛𝑡𝑟𝑒𝑏𝑎𝑛𝑑𝑖𝑒𝑟𝑠 𝑠’𝑒𝑛𝑓𝑜𝑛𝑐𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑒 𝑁𝑎𝑗𝑑 𝑠𝑎𝑜𝑢𝑑𝑖𝑒𝑛, 𝑢𝑛 𝑐𝑜𝑢𝑝𝑙𝑒 𝑑𝑒 𝐾𝑜𝑤𝑒𝑖̈𝑡𝑖𝑒𝑛𝑠 𝑠𝑒 𝑟𝑒𝑡𝑟𝑜𝑢𝑣𝑒 𝑓𝑎𝑐𝑒 𝑎̀ 𝑠𝑒𝑠 𝑑𝑒́𝑚𝑜𝑛𝑠, 𝑑𝑒𝑠 𝑎𝑚𝑖𝑠 𝑟𝑒́𝑐𝑖𝑡𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒𝑠 𝑣𝑒𝑟𝑠 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑢𝑛𝑒 𝑣𝑖𝑒𝑖𝑙𝑙𝑒 𝑑𝑒𝑚𝑒𝑢𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝐷𝑎𝑚𝑎𝑠, 𝑢𝑛 𝑐ℎ𝑖𝑟𝑢𝑟𝑔𝑖𝑒𝑛 𝑎𝑙𝑔𝑒́𝑟𝑖𝑒𝑛 𝑒́𝑣𝑜𝑞𝑢𝑒 𝑙𝑎 𝑔𝑢𝑒𝑟𝑟𝑒, 𝑢𝑛 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑎𝑛𝑑𝑜 𝑚𝑒̀𝑛𝑒 𝑢𝑛 𝑐𝑜𝑢𝑝 𝑑𝑒 𝑓𝑜𝑟𝑐𝑒 𝑎̀ 𝐵𝑒𝑦𝑟𝑜𝑢𝑡ℎ 𝑡𝑎𝑛𝑑𝑖𝑠 𝑞𝑢’𝑢𝑛 𝑐ℎ𝑎𝑢𝑓𝑓𝑒𝑢𝑟 𝑑𝑒 𝑡𝑎𝑥𝑖 𝑗𝑜𝑟𝑑𝑎𝑛𝑖𝑒𝑛 𝑒𝑡 𝑠𝑒𝑠 𝑝𝑎𝑠𝑠𝑎𝑔𝑒𝑟𝑠 𝑓𝑜𝑛𝑡 𝑢𝑛𝑒 𝑏𝑖𝑒𝑛 𝑒́𝑡𝑟𝑎𝑛𝑔𝑒 𝑟𝑒𝑛𝑐𝑜𝑛𝑡𝑟𝑒 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑒 𝑑𝑒́𝑠𝑒𝑟𝑡 𝑖𝑟𝑎𝑘𝑖𝑒𝑛…
II - Après le chemin... (Gaza)
Gaza, de nuit. Immense prison à l’air libre. Cage étroite pour humains sans droits ni libertés. La honte du monde dit éclairé. Malédiction éternelle pour celles et ceux qui permettent et tolèrent cette infamie. Premières images. Une grand-mère, altière, vêtue d’une robe d’intérieur noire, un fichu sur les cheveux, la peau blanche et un visage anguleux où deux yeux verts, à peine mobiles, fixent avec sévérité sa petite-fille. La petite-fille, justement. En pyjama fleuri. Sept ou huit ans, les mêmes yeux, la même bouche, de petites mains fines et une cicatrice au front. Une pièce chauffée au poêle à charbon, des tapis au sol, deux banquettes en guise de lits ou de fauteuils et une table basse, large et rectangulaire. Au mur, deux cadres accrochés, reliés par un chapelet d’ambre. Dans l’un, la photographie d’un homme, jeune, visage sérieux, toujours les mêmes yeux verts et un menton volontaire. Dans l’autre, celle d’une femme, jeune aussi, la chevelure brune épaisse, ramenée sur une épaule, regard au loin, une impression de fragilité qui s’en dégage.
Une pièce, donc. Au rez-de-chaussée d’une maison à deux étages. Le premier et le second sont inoccupés car inhabitables. Des trous dans les murs, impacts d’obus, perforations de balles, gravats et cendres. Un paradis pour les rats et les insectes. La maison, ou ce qu’il en reste, est promise à la destruction. Un jour, on ignore quand mais il viendra, l’armée israélienne la dynamitera et les bulldozers la transformeront en tas informe hérissé par les treillis d’acier. La grand-mère le sait. La petite-fille l’a deviné. C’est la vie ou ce qu’il en reste. Dans la pièce où elles se trouvent, les affaires les plus importantes sont toujours à portée de main. Les soldats ne donneront que quelques minutes pour évacuer l’endroit. Il faudra faire vite. Très vite.
Le quartier maintenant et la localisation de la maison. Al-Zahra, et un lotissement à quelques dizaines de mètres de la mer interdite. Interdite pour les Gazaouis, s’entend. C’est la nuit donc avec son silence troublé de temps à autre par le bruit métallique des chenilles. Parfois, un coup de feu claque, des cris fusent et des sifflets trouent l’obscurité. L’occupation coloniale ordinaire. Ici, même la nuit est craintive et les rayons de lune s’excuseraient, s’ils le pouvaient, d’illuminer une terre où l’espoir est proscrit et la dignité humaine déclarée hors-la-loi.
Mais revenons à la grand-mère et à sa petite-fille. Toutes deux sont assises en tailleur, la table entre elles. Devant la première, de grandes feuilles de papier, des roseaux taillés en calame et des pots d’encre de diverses couleurs. Le geste est lent, très lent. Le stylet gratte le papier et l’imprègne. Les lettres apparaissent, noires comme les flots, de facture classique, un 𝑛𝑎𝑠𝑘ℎ orthodoxe avec quelques nuances de 𝑚𝑜𝑢ℎ𝑎𝑞𝑞𝑎𝑞. La respiration accompagne le rythme de l’élancement, des courbures et des portées. Les pointes aiguisées en sont la suspension, la finesse des signes diacritiques témoignent de la maîtrise de l’énergie. C’est un ballet mené par la main droite. La main gauche, elle, est serrée, posée sur le coin inférieur de la feuille, le pouce emprisonné par les autres doigts.
La petite observe. Elle aussi a un papier placé devant elle et un porte-plume qui roule sur le bois quand il lui échappe. Ses yeux plissés déchiffrent les arabesques tracées par la grand-mère.
– 𝐽𝑒 𝑝𝑎𝑟𝑐𝑜𝑢𝑟𝑟𝑎𝑖 𝑐𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑙𝑜𝑛𝑔𝑢𝑒 𝑟𝑜𝑢𝑡𝑒 𝑗𝑢𝑠𝑞𝑢’𝑎𝑢 𝑏𝑜𝑢𝑡, 𝑗𝑢𝑠𝑞𝑢’𝑎𝑢 𝑏𝑜𝑢𝑡 𝑑𝑒 𝑚𝑜𝑖-𝑚𝑒̂𝑚𝑒. 𝑆𝑢𝑟 𝑙𝑒 𝑐ℎ𝑒𝑚𝑖𝑛, 𝑖𝑙 𝑦 𝑎 𝑒𝑛𝑐𝑜𝑟𝑒 𝑑𝑢 𝑐ℎ𝑒𝑚𝑖𝑛, 𝑖𝑙 𝑦 𝑎 𝑑𝑒 𝑞𝑢𝑜𝑖 𝑣𝑜𝑦𝑎𝑔𝑒𝑟.
Sans crier gare, la petite a lu les vers à voix haute, d’un trait, et avec fierté. La grand-mère n’a pas levé les yeux. Le petit sourire qui s’est dessiné sur ses lèvres se dissipe vite.
– Applique-toi, dit-elle. Tes lignes de points ne sont pas droites.
L’enfant reprend son tracé. Elle sait ce qu’elle doit faire. Des points, ni trop grands ni trop petits et surtout parfaits dans leur forme de losange. Le point, lui dit souvent sa grand-mère, c’est ce par quoi tout commence et ce par quoi tout se clôt. C’est l’origine de l’écrit, le condensé du sens. La petite-fille ne comprend pas tout mais sa grand-mère insiste. Elle ajoute, sans se fâcher, car elle ne se fâche jamais, que le point, c’est le monde, le centre de la terre, le noyau de l’univers et le pilier premier de la géométrie de l’âme. La convergence du connu et de l’inconnu. De ce qui ne peut s’expliquer et de ce qui s’ignore.
– C’est une planète, alors ? s’est écriée un jour l’enfant.
– Si l’on veut, a concédé la grand-mère en lui caressant les cheveux.
Un geste rare. Une récompense.
– Mais si c’est une planète, pourquoi ne pas la faire ronde ? a interrogé la petite, encouragée par cette marque de tendresse. Pourquoi ce losange ?
La grand-mère n’a pas tout de suite répondu. Elle a semblé hésiter, cherchant peut-être les mots qui conviendraient.
– Le losange est un signe saint, a-t-elle enfin murmuré. C’est celui que notre maître Adam portait sur le flanc. Maintenant, il faut t’appliquer.
À l’extérieur, on entend une voix dans un micro ordonner à la population de rester chez elle. Une opération de ratissage est en cours, annonce-t-elle. On recherche deux adolescents qui ont jeté des pierres au passage d’une patrouille. S’ils se livrent, les fouilles dans les maisons n’auront pas lieu d’être. La grand-mère lève la tête, une lueur d’inquiétude dans les yeux. Elle pose son calame et murmure une invocation qu’elle achève par un long soupir qui fait s’interrompre l’enfant. Ses lignes de points sont terminées. Elle tend sa feuille avec un sourire espiègle. Elle sait que son travail n’est pas parfait et c’est sa manière de devancer les remontrances. La grand-mère sourit avec indulgence et prend la feuille. Avec un crayon à la mine fine elle entoure les points qui lui semblent trop imparfaits, pas assez biseautés.
– Oumi, dit alors l’enfant en reprenant sa feuille, je ne comprends pas. Comment peut-il y avoir du chemin après le chemin ? Toutes les routes ont une fin, non ?
– Refais des points, répond la vieille avec fermeté. Si tu en réussis au moins dix, je te donne un peu d’encre rouge et tu pourras tracer autant de ب que tu voudras. Mais que des
ب et rien que ça. Pas autre chose. C’est en les écrivant encore et encore que tu te prépares à comprendre. C’est comme une porte que l’on ouvre pour appeler la sagesse.
– Je préfère les ت, répond l’enfant, la mine faussement boudeuse. On dirait un visage qui sourit.
La grand-mère se tait. Elle guette les bruits de l’extérieur. On entend encore des cris mais ils sont de plus en plus espacés. D’expérience, elle devine que les adolescents ont probablement été capturés. Deux mères, se dit-elle, vont passer une nuit blanche, suppliant le Créateur de leur rendre leurs enfants. Des pères vont sentir un poids supplémentaire affaisser leurs épaules. La lune et ses filets d’ivoire ne pourront rien pour eux. Il y a bien longtemps qu’elle ne peut plus rien pour les enfants de Gaza.
La main gauche de la vieille se serre de nouveau, emprisonnant le pouce, commandant à celle de droite de reprendre le sillon. Que nous soyons à l’étroit sur cette terre ou non, nous parcourrons ce long chemin jusqu’au bout de l’arc. Que nos pas vibrent comme flèches. Le geste est toujours assuré mais un léger tremblement apparaît. Il faut aller plus lentement, appuyer un peu plus sur le calame et il arrive ce qui arrive toujours dans ces conditions. Une tache. Minuscule, presque ronde mais suffisamment épaisse pour endosser le caractère de faute. Il faudra attendre qu’elle sèche puis la gratter avec délicatesse à l’aide d’une lame. Avec un peu de chance, seul un œil exercé saura repérer la trace de la souillure.
– Il y a des chemins qui sont très longs ma fille, dit alors la grand-mère en posant son calame après l’avoir essuyé avec un chiffon humide. On peut marcher des jours et des jours, des mois et des années sans arriver au bout. C’est une longue quête mais l’essentiel c’est de ne jamais s’arrêter. Même si on est forcé à l’immobilité, il faut que l’esprit, ce qu’il y a dans ta tête et dans ton cœur, poursuive la marche. Comprends-tu ?
– On a le droit de se reposer ? demande la fillette qui a commencé à tracer des ت un peu trop arrondis.
– Tant qu’on est un enfant comme toi, oui. Mais dans quelques années, tu ne pourras plus le faire. Tu n’en auras pas le droit. Tant que nous n’aurons pas atteint le bout du chemin, il nous sera interdit de nous arrêter. Il faudra marcher encore et encore.
L’enfant acquiesce. Là aussi, elle n’a pas tout compris. Elle n’a pas vraiment compris. Ce qui lui importe en cet instant, c’est d’éviter les reproches parce qu’elle trace des ت alors qu’elle a bâclé ses points et fait mine d’avoir oublié les ب. La grand-mère vient d’ailleurs de s’en apercevoir mais elle ne dit rien. La tache qui sèche occupe son esprit. Il faudra attendre demain matin avant de la gratter. D’ici là tant de choses peuvent arriver. Voilà d’ailleurs que l’on frappe à la porte. Des coups brefs et polis, presque doux. Des coups rassurants qui disent à leur manière qu’ils ne sont pas annonciateurs de mauvaises nouvelles. La petite fille attend l’autorisation du regard puis se lève en courant pour ouvrir. La grand-mère, elle, rassemble ses propres feuilles et les place avec délicatesse sous la table.
– Que le salut et la paix soient sur vous. Bonsoir Oum Ahmed !
Un grand sourire éclaire le visage de la grand-mère. Elle fait signe au nouveau venu de venir vers elle. C’est un jeune homme trapu, le visage dur mais son regard apaisé dit sa joie d’être en ces lieux. Il a un bref regard pour les deux cadres puis soulève la petite fille en riant.
– Que le salut et la paix soient sur toi. Tu es le bienvenu Yassir. Ne reste pas sur le seuil. Joins-toi à nous. Viens, j’ai presque terminé le travail.
Yassir se déchausse puis s’approche à pas rapides. Nouveau regard rapide vers les cadres ponctué par un voile de tristesse puis il jauge le travail de la petite fille.
– Tu fais des progrès mais tu préfères toujours les ت aux ب, à ce que je vois.
– Oumi dit que mes points s’améliorent, proteste l’enfant en boudant encore.
– Fais-nous un peu de place, lui ordonne sa grand-mère en tirant une liasse de feuilles de sous la table. Elle tend quelques-unes à Yassir qui les saisit avec précaution. Il les lit à voix basse, l’index à quelques millimètres au-dessus de chaque mot.
– 𝑄𝑢𝑎𝑛𝑑 𝑙𝑒𝑠 𝑚𝑎𝑟𝑡𝑦𝑟𝑠 𝑣𝑜𝑛𝑡 𝑑𝑜𝑟𝑚𝑖𝑟, 𝑗𝑒 𝑚𝑒 𝑟𝑒́𝑣𝑒𝑖𝑙𝑙𝑒 𝑒𝑡 𝑗𝑒 𝑚𝑜𝑛𝑡𝑒 𝑙𝑎 𝑔𝑎𝑟𝑑𝑒 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑒́𝑙𝑜𝑖𝑔𝑛𝑒𝑟 𝑑’𝑒𝑢𝑥 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑚𝑎𝑡𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑑’𝑒́𝑙𝑜𝑔𝑒 𝑓𝑢𝑛𝑒̀𝑏𝑟𝑒. Oh oui, oui, c’est bien. C’est bien cela ! Ils m’ont demandé ce vers. Ils y tiennent.
– Il y a aussi celui-ci, lui tend la grand-mère. Tu peux les prendre. J’aurais fini le reste dans quelques jours.
– 𝑁𝑜𝑢𝑠 𝑠𝑜𝑚𝑚𝑒𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑡𝑟𝑎𝑐𝑒𝑠 𝑞𝑢𝑒 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑙𝑎𝑖𝑠𝑠𝑜𝑛𝑠 𝑒𝑛 𝑒𝑥𝑖𝑙 𝑒𝑡 𝑒𝑛 𝑛𝑜𝑢𝑠. Oh, Oum Ahmed, tes lettres sont parfaites ! On dirait un coran. Et ces fleurs. Ces feuilles. Je pourrais les proposer à quarante dollars la feuille. Oh, oui, c’est magnifique. 𝐽’𝑎𝑖 𝑎𝑝𝑝𝑟𝑖𝑠 𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑙𝑒 𝑙𝑎𝑛𝑔𝑎𝑔𝑒 𝑒𝑡 𝑗𝑒 𝑙’𝑎𝑖 𝑑𝑒́𝑓𝑎𝑖𝑡 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑐𝑜𝑚𝑝𝑜𝑠𝑒𝑟 𝑢𝑛 𝑠𝑒𝑢𝑙 𝑚𝑜𝑡 : 𝑃𝑎𝑡𝑟𝑖𝑒. Vois-tu, ô Oum Ahmed, les Israéliens peuvent nous prendre toute la terre et nous voler tous les trésors, ils n’auront jamais un aussi grand poète que le nôtre. J’encadrerai ces feuilles et j’en obtiendrai ce qu’il convient d’exiger.
– Dieu t’entende mon fils, les temps sont durs. Tout augmente et les Israéliens nous affament.
– Je sais ma mère. As-tu entendu la nouvelle ? Ils ont tué une Américaine à Rafah. Elle s’appelait Rachel Corrie. Elle était belle. Je l’ai croisée il y a quelques jours. Elle s’amusait avec des écoliers. Un bulldozer lui a roulé dessus. Ils se pensent invincibles. Ils en arrivent même à tuer des Américains.
– Comme le petit Ali, dit soudain l’enfant restée jusque-là concentrée sur son labeur. J’ai vu les affiches. Lui aussi a été écrasé par une grosse machine.
Les deux adultes se taisent. La grand-mère se lève pour préparer une infusion au thym. Yassir continue de lire les feuillets. Parfois, il s’y prend à plusieurs reprises avant de déchiffrer un mot. La petite le suit du coin de l’œil mais n’intervient pas. Elle sait qu’elle pourrait lire bien plus vite que lui mais sa grand-mère lui a expliqué que se serait inconvenant. Alors, elle reprend ses lettres. Cette fois, elle change. La voici qui s’essaye au alif. Elle aime aussi ce trait vertical que l’on peut répéter à l’infini sans fatigue. Elle sait aussi que cela fera plaisir à sa grand-mère qui n’aime jamais autant que lorsqu’elle marie le alif et le bâ. 𝐿𝑒 𝑓𝑒𝑢 𝑒𝑡 𝑙’𝑎𝑖𝑟, lui dit-elle. La lettre des poètes avec celle des sages érudits.
– Tu peux passer la nuit ici si tu le souhaites, propose la vieille à Yassir en posant le plateau où fument deux tasses aux anses larges. Ils tirent à vue après dix heures.
– Je te remercie mais il faut que je rentre, décline l’autre. Je termine cette excellente tisane et je rejoins ma mère. Cette nuit risque de ne pas être comme les autres. On dit que les Américains vont attaquer Saddam dès l’aube. Sans lui, nous serons encore plus seuls.
– 𝑆𝑒𝑢𝑙𝑠 𝑠𝑢𝑟 𝑙𝑒 𝑐ℎ𝑒𝑚𝑖𝑛, lance la petite fille d’un air détaché et l’œil rivé à son ouvrage tandis que sa grand-mère interloquée la dévisage.
Yassir se lève en souriant. Il caresse l’enfant, dépose un baiser sur le front de la grand-mère puis quitte la maison. La vieille range la vaisselle puis demande à sa petite-fille de se préparer pour dormir. À l’extérieur, on n’entend plus rien.
La gamine tente de gagner du temps. Elle n’a pas sommeil. Elle veut continuer à tracer et à humer l’odeur de l’encre et celle du papier. Demain, il n’y a pas école et, de toutes les façons, sa grand-mère et Yassir ont parlé d’une autre guerre qui vient. Il y aura peut-être encore des combats, des maisons et des immeubles qui voleront en éclats. Pendant tout cela, elle restera cachée sous la banquette, de la cire enfoncée dans ses oreilles, sa grand-mère à ses côtés.
– Oumi, dit-elle soudain. S’il te plaît, laisse-moi écrire quelque chose.
– Quoi donc ? soupire la vieille. Il est tard…
– Je t’en prie. Quelques lignes seulement… Cela ne durera pas longtemps. Tu verras mes progrès.
– D’accord. Prends cette chute. Applique-toi et évite que tes points ne ressemblent à des olives.
– Retourne-toi, ordonne la gamine. Je te dirai quand ce sera fini.
La vieille femme s’exécute. Elle va dans la cuisine et ne revient que lorsque l’enfant la rappelle en lui tendant le parchemin. La grand-mère lit le texte et se fige. Elle relit encore et encore puis décline les phrases à voix haute. Il lui faut répéter les mots à plusieurs reprises. Des hoquets et des sanglots étouffés l’empêchent de respecter la prosodie qui s’impose.
– 𝐸𝑡 𝑛𝑜𝑢𝑠, balbutie-t-elle… 𝐸𝑡 𝑛𝑜𝑢𝑠, 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑎𝑖𝑚𝑜𝑛𝑠 𝑙𝑎 𝑣𝑖𝑒… 𝐸𝑡 𝑛𝑜𝑢𝑠, 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑎𝑖𝑚𝑜𝑛𝑠 𝑙𝑎 𝑣𝑖𝑒 𝑎𝑢𝑡𝑎𝑛𝑡 𝑞𝑢𝑒 𝑝𝑜𝑠𝑠𝑖𝑏𝑙𝑒. 𝑁𝑜𝑢𝑠 𝑑𝑎𝑛𝑠𝑜𝑛𝑠 𝑒𝑛𝑡𝑟𝑒 𝑑𝑒𝑢𝑥 𝑚𝑎𝑟𝑡𝑦𝑟𝑠. 𝑁𝑜𝑢𝑠 𝑎𝑖𝑚𝑜𝑛𝑠 𝑙𝑎 𝑣𝑖𝑒 𝑎𝑢𝑡𝑎𝑛𝑡 𝑞𝑢𝑒 𝑝𝑜𝑠𝑠𝑖𝑏𝑙𝑒. 𝐿𝑎̀ 𝑜𝑢̀ 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑟𝑒́𝑠𝑖𝑑𝑜𝑛𝑠, 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑠𝑒𝑚𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑒𝑠 𝑝𝑙𝑎𝑛𝑡𝑒𝑠 𝑙𝑢𝑥𝑢𝑟𝑖𝑎𝑛𝑡𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑟𝑒́𝑐𝑜𝑙𝑡𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑒𝑠 𝑡𝑢𝑒́𝑠.
La grand-mère essuie ses larmes. Elle passe sa main dans les cheveux de sa fille puis lui ordonne d’aller se coucher.
À l’extérieur, on entend des sifflets et poindre le grondement des chenilles.
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