mercredi 14 juin 2017

Extrait 6/14 : Koweït-City

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« Majboune s’éveille alors que le point du jour est loin de s’annoncer dans le quartier huppé de Salwa à Koweït-City. C’est un homme massif, adipeux, qui dévale la colline de la soixantaine. Il repose sur le flanc, torse nu et jambes hors des draps. Une épaisse moustache grise lui barre le visage et son crâne rasé s’enfonce dans un oreiller trempé de sueur et de bave. En apparence, il dort encore. C’est pourtant un spectacle trompeur car une chimie irréversible le ramène à la surface des choses. Ni l’embrasement de la pleine lune qui transperce les stores de sa villa, ni le proche sifflement d’une turbine d’hélicoptère n’en sont responsables : un rêve, agréable mais bref, vient d’interrompre son sommeil. »
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mardi 13 juin 2017

Extrait 5/14 : Damas

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« Un bouillon de lumière crue se déverse en couches épaisses sur Damas et le Qassyoun, mont chauve et gardien ancestral de la ville ouverte à tous les Arabes. Soirée d’hiver finissant, nuit calme et ville tranquille. Que le lecteur veuille bien nous pardonner car ces qualificatifs ne sont pas appropriés. Nouvelle proposition : nuit froide et ville résignée, contrainte par une attente insondable. Une espérance diffuse en un mieux. Un petit mieux ou, en tous les cas, un moindre mal. Nuit froide et ville résignée. Voilà donc ce qui convient en ces lieux où l’espérance née au début du nouveau siècle n’a guère duré. Les portes des salons où l’on débattait avec passion ont été cadenassées, les voix discordantes se sont tues et les rebelles ont repris le chemin familier de l’exil ou de leurs geôles puantes à quelques lieues des ruines de Palmyre. Ainsi en ont décidé les maîtres du pays. Ainsi l’a voulu le représentant de la dynastie naissante. »
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dimanche 11 juin 2017

Extrait 4/14 : Najd - Arabie saoudite

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« Le vieil Albion Reiver cingle tous feux éteints à travers la rocaille du désert. Parti en fin d’après-midi d’un entrepôt au sud de Koweït-city, le camion a longé la côte monotone du Golfe avant de repiquer vers l’ouest pour franchir clandestinement la frontière saoudienne à la nuit tombée. Il fait route vers le plateau du Najd avec sa contrebande habituelle : des caisses de whisky et de cognac, des cartouches de cigarettes et plusieurs ballots de revues et de films pornographiques. La marchandise est à peine camouflée sous des matelas de mousse et des coupons de tissu chinois car les deux convoyeurs savent que le poids lourd sera démonté jusqu’au dernier boulon s’il est intercepté par les douaniers. Conscients du risque, ils espèrent que les liasses de dollars offertes par le chef du réseau à une kyrielle de responsables galonnés leur éviteront le désagrément d’une telle rencontre. »
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Extrait 3/14 : Ur

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 « Il est accroupi, seul dans la nuit froide, enveloppé par le silence du désert et une clarté aigüe. Venu de l’est, le vent lui apporte en sifflant des odeurs de rocaille humide, de terre brûlée et des relents de charognes. De son poste de guet, il voit une rivière de chaux couler en nappes sur Ur et ses faubourgs. Il se dit qu’un lambeau arraché au ciel de midi a été abandonné sur les tumulus et les collines poissées. Tout autour, l’ombre des ruines prend des formes inquiétantes tels ces halos piquetés de petites auréoles sombres. Son regard se promène sur les vieilles pierres. Ici, à Qamirnah, la lune est dans sa cité. Déesse, elle y prend ses aises car d’invisibles dévots célèbrent son culte.

Il ne les voit pas mais il sait. »
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samedi 10 juin 2017

Extrait 2/14 : Gaza

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« Une pièce, donc. Au rez-de-chaussée d’une maison à deux étages. Le premier et le second sont inoccupés car inhabitables. Des trous dans les murs, impacts d’obus, perforations de balles, gravats et cendres. Un paradis pour les rats et les insectes. La maison, ou ce qu’il en reste, est promise à la destruction. Un jour, on ignore quand mais il viendra, l’armée israélienne le dynamitera et les bulldozers la transformeront en tas informe hérissé par les treillis d’acier. La grand-mère le sait. La petite-fille l’a deviné. C’est la vie ou ce qu’il en reste. Dans la pièce où elles se trouvent, les affaires les plus importantes sont toujours à portée de main. Les soldats ne donneront que quelques minutes pour évacuer l’endroit. Il faudra faire vite. Très vite. »
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vendredi 9 juin 2017

Extrait 1/14 : Bagdad

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« Bagdad est blême. Ses toits et terrasses sont couverts par un linceul d’albâtre qui s’unit à la nuit. Dans les eaux lourdes du Tigre, les carpes remontent à la surface, attirées par les faisceaux lumineux qui trouent le ciel et par les reflets de la pleine lune qui s’émiettent telles des perles échappées d’un écrin de velours.

Ce n’est pas encore l’aube mais la ville ne dort pas. Ou plutôt, elle ne dort plus. Des explosions retentissent à l’ouest et au sud, là où se dressent quelques palais du tyran. A chaque fracas, un souffle puissant fait trembler le sol et les murs. C’est l’ombre de la guerre, encore une, certainement pas la dernière, qui déploie ses ailes. »
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